La créatrice luxembourgeoise Anne Kieffer transforme les icônes automobiles en récits visuels. Rencontre avec une femme qui a créé un univers visuel et un terrain d’expression mêlant imaginaire et souvenirs, et pour qui l’élégance est en mouvement.

Rencontre avec Anne Kieffer

Vous aimez les belles choses, surtout celles qui vont vite. D’où vous vient cette fascination pour l’automobile ?

Ma grand-mère avait toujours des voitures plus belles que celles de mon grand-père, et pour moi, c’était totalement normal. J’ai aussi passé beaucoup de temps en Engadine, en Suisse, un endroit qui m’a profondément marquée. Je regardais ces voitures élégantes traverser les vallées et les routes de montagne, cela a façonné mon regard.

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La qualité et la couleur sont essentielles pour moi

Qu’est-ce qui nourrit cette passion et guide encore aujourd’hui votre trajectoire ?

Très tôt, j’ai développé une sensibilité aux lignes, aux proportions, à la dynamique des formes. Les voitures sont devenues des références visuelles et émotionnelles. La Citroën Méhari, le Range Rover ou encore l’Alfa Romeo Spider ont construit une partie de mon imaginaire. Cet univers a toujours été naturel pour moi.

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Avant l’automobile, vous aviez un autre rêve. Comment votre trajectoire vous a-t-elle finalement menée vers le design et cet univers ?

Au lycée au Luxembourg, je rêvais de partir en Haute-Engadine pour devenir snowboardeuse professionnelle. Mais j’ai malgré tout pris la direction du design, assez rapidement. J’ai intégré l’Art Center College of Design en Suisse, puis en Californie, où ma vision du design s’est fortement élargie et l’école était surtout réputée pour le design automobile. C’est là que j’ai découvert les belles formes, les beaux dessins et les maquettes 3D qui m’ont donné envie de faire du design automobile. Nous développions des projets très liés à l’industrie et à la production ; cela m’a rapidement plu. Après une première expérience dans le design industriel 3D à Munich, j’ai rejoint le Centro Stile de Fiat à Turin, d’abord sur des modèles de série jusqu’à la production, puis dans l’Advanced Design autour des concept-cars.

L’automobile a longtemps été un univers masculin. Comment cette réalité a-t-elle influencé votre manière d’y évoluer ?

L’industrie automobile était dure et très masculine. Souvent, les femmes préféraient elles-mêmes le département Colour & Trim, c’est-à-dire le choix des matériaux et des couleurs, qui est également très important dans l’univers automobile. Le design industriel reste plus proche de l’ingénierie, donc d’un univers plus masculin. Cela a tout de même changé ces dernières années, comme un peu partout.

Quel a été le moment de bascule qui a redéfini votre trajectoire ?

Pendant la Covid, j’ai eu une évidence : je vais faire des foulards avec des voitures. C’est comme ça qu’est né Hannibal Motors. Le nom vient d’une histoire très personnelle. Après avoir acheté une Alfa Romeo en Grèce, je l’ai moi-même ramenée au Luxembourg en traversant les Alpes. Une sorte de traversée à la Hannibal, le célèbre général carthaginois.

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J’essaie de traduire graphiquement des voitures iconiques porteuses d’histoires

Et quelle est la formule de vos créations ?

Mes créations mettent en scène des icônes automobiles comme la Lamborghini Countach rose produite en série limitée, la Lancia Stratos HF Zero de Marcello Gandini, mais aussi des Alfa Romeo, des Porsche ou une monoplace d’Ayrton Senna réalisée pour une exposition au GridX. En parallèle, je collabore avec la marque suisse Bündnertuch, développée avec mon amie Heidi Kopp pendant la pandémie. Ce tissu est intimement lié à l’histoire de l’Engadine et des Grisons. Aujourd’hui encore, cette région reste essentielle pour moi. Je m’y sens chez moi, c’est là que j’aimerais vieillir.

©Igor Sinicins

Entre vitesse, design et mémoire personnelle, diriez-vous que votre travail consiste à traduire des souvenirs en mouvement ou le mouvement en souvenirs ?

Les deux. J’essaie de traduire graphiquement des voitures iconiques porteuses d’histoires. Mais souvent, le point de départ reste un souvenir : une couleur sur une carrosserie au coucher du soleil, un bruit, une chaleur sur une route d’été. Mon travail consiste ensuite à remettre ces images en mouvement, pour qu’elles continuent à vivre plutôt que de rester latentes comme des archives.

Avec la création d’Hannibal Motors, vous faites dialoguer vitesse et textile. Comment transforme-t-on une sensation mécanique en matière, en couleur et en motif ?

J’essaie de jouer avec le caractère et l’histoire d’une voiture : ses lignes, son aérodynamisme, sa présence. Par les motifs, les contrastes, les couleurs, le graphisme en définitive, je crée du mouvement. Les couleurs sont essentielles. Je garde toujours les teintes iconiques des modèles : le vert pâle unique de la Ferrari 250 GTO créée pour Stirling Moss ou le Blu Reale de l’Alfa Romeo 33 Stradale commandée par le comte Agusta. Il y a quelque chose de très précis, presque nerdy, dans chaque création et c’est exactement ce qui me plaît.

Milan occupe une place particulière dans votre histoire. Comment avez-vous vécu votre retour dans cette ville à l’occasion de la Design Week, en avril dernier ?

C’était à la fois un retour très naturel et presque irréel. J’ai vécu et travaillé à Milan et j’y ai toujours un pied-à-terre. Pour la Design Week, j’ai retrouvé la ville à travers un projet très personnel : Speedlab Scaldasole, un pop-up entre musée, garage et atelier, dans le studio de l’architecte Benedetto Camerana. C’est un lieu chargé d’histoire, où se croisent voitures de collection, culture du design et esprit très milanais, une forme de « freakness » assumée. Tout y est né d’une passion partagée avec Nik Hafermaas, rencontré des années plus tôt autour de l’automobile et du design. Revenir à Milan dans ce contexte m’a donné l’impression que tout s’était simplement reconnecté.

©Igor Sinicins

©Igor Sinicins

Comment définiriez-vous votre approche de la production ?

Je travaille en petites séries, très consciemment. La qualité et la couleur sont essentielles pour moi. La production se fait en Europe, notamment dans la région de Côme, où le savoir-faire textile traditionnel rencontre le design contemporain.

Quelle place occupe votre collaboration avec la Boutique M. Weydert ?

Depuis dix ans, je crée chaque saison au Luxembourg une collection limitée en cachemire pour la Boutique M. Weydert, produite en Italie. C’est à travers ce projet que j’ai développé mon expérience dans la création de foulards.

Vous partagez votre vie entre le Luxembourg, la Suisse et l’Italie. Où se trouve votre véritable chez-vous ?

Je me sens très européenne. J’aime pouvoir changer de culture en quelques heures seulement, avec la nourriture, la manière de conduire… C’est le luxe que nous avons en Europe.

À quoi ressemble votre journée parfaite ?

En été, ce serait se lever tôt, sortir une voiture ancienne et partir déjeuner loin, puis revenir satisfaite parce que ma voiture ne m’a pas lâchée en route. Ou bien une journée sur circuit, un trackday, pour ressentir les sensations de vitesse et rentrer fatiguée mais heureuse.

©Igor Sinicins

Pour suivre le travail d’Anne Kieffer

hannibal-motors.com

buendnertuch.ch

Boutique M. Weydert,
1C Rue Beaumont,
L-1219 Luxembourg

Galleria 610 au GRIDX,
4-6 Rue des Trois Cantons,
L-3980 Wickrange

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