Il y a des créatrices qui dessinent des vêtements. Et puis il y a celles qui utilisent le textile pour raconter des histoires. Installée au Luxembourg, l’artiste chercheuse transdisciplinaire belge Tatiana Bifouri appartient à cette seconde catégorie. Formée à la création et aux métiers de la mode à Liège après une première carrière dans la finance, elle ne conçoit ni le vêtement comme un produit, ni la mode comme une finalité. Pour elle, le textile est avant tout un langage. Un outil d’expression capable de dire ce que les mots peinent parfois à formuler. « Je ne me voyais pas créer des vêtements pour créer des vêtements », confie-t-elle.
« Le textile est un support de transmission, d’expression. Il me permet de questionner les identités, les parcours de vie, les mémoires. »
Une évidence qui s’est imposée progressivement. Après un burn-out qui bouleverse son existence et lui permet de se recentrer, Tatiana entreprend une reconversion. Les études des métiers de la mode deviennent alors bien plus qu’une formation : un processus de reconstruction. « Le geste créatif m’a sauvée », raconte-t-elle. « Manipuler les matières, réfléchir aux couleurs, construire une pièce textile m’a permis de me reconnecter à moi-même ».
De cette expérience personnelle naît une réflexion plus large : comment transmettre ce pouvoir transformateur de la création à d’autres ? Comment amener chacun à interroger son identité, son histoire et son devenir pour pouvoir ensuite faire des choix plus conscients ?
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Quand le textile devient un outil de reconnexion
La réponse prend la forme d’une méthode originale : CreBIF®, l’Art de renaître par le geste. Pensée comme un accompagnement artistique, cette approche invite les participants à explorer leur identité à travers la création textile. L’objectif n’est pas de produire une œuvre parfaite, mais d’entrer dans un processus de questionnement, de découverte et d’expression. « Je voulais montrer qu’il existe une autre manière de raconter son histoire, sans forcément passer par les mots », explique Tatiana.
Pour donner corps à cette méthode, elle lance « Mémoire en Fil », un projet pilote mené pendant plusieurs mois avec un groupe de femmes aux parcours variés. Une aventure humaine et artistique inédite. À travers des ateliers, des expérimentations textiles et des échanges collectifs, chacune est invitée à explorer ses racines culturelles, ses souvenirs, ses héritages familiaux ou encore les expériences qui ont façonné son identité. « Quand j’ai demandé aux participantes ce qui les définissait, nombreuses se sont retrouvées déstabilisées. Une question simple en apparence, mais qui ne l’est pas du tout ». L’objectif ? Inscrire leurs histoires personnelles sur une base textile, le coton écru.
Plus qu’une exposition, une installation immersive autour des mémoires féminines
Le résultat est présenté sous la forme d’une installation textile à l’Abbaye de Neumünster. Car Tatiana refuse de parler d’exposition au sens traditionnel du terme. « Ce que l’on découvre ici, ce n’est pas seulement un résultat final. C’est un processus. Une manière de faire. Une manière de se raconter ».
Photographies, archives visuelles, silhouettes textiles, œuvres réalisées pendant les ateliers et éléments scénographiques composent un parcours immersif qui retrace cette aventure humaine. L’installation fait également coexister ces voix émergentes et des voix empêchées, plus silencieuses. À travers elles, Tatiana propose une réflexion autour de la place des femmes. « De nombreuses femmes dans le monde restent encore silencieuses. Par peur. Pression. Contraintes sociales ou culturelles. L’expression de soi est encore un sujet sensible ».
Dialogue entre passé et présent, mémoire et transformation, silence et émergence, « Mémoire en Fil » propose avant tout la découverte d’un processus créatif. Celui d’un langage développé à travers le textile. À l’instar de Corpus Mnemozin, une œuvre participative conçue comme une archive vivante des mémoires féminines. Les visiteurs sont invités à y déposer une pensée, un souvenir ou une trace de leur propre histoire. Une manière de prolonger la réflexion sur la place des femmes et sur toutes ces voix qui demeurent encore silencieuses. « Il reste énormément de récits qui n’ont jamais été entendus. Cette installation est aussi un espace pour ces paroles-là ».
Un projet artistique profondément humain
Sur les quatorze femmes initialement inscrites, seules trois présentent leur travail au public. Un chiffre qui ne traduit aucun échec aux yeux de l’artiste. Bien au contraire. « Certaines participantes traversaient des situations très fragiles. Le but n’était pas forcément d’arriver au bout, mais d’entrer dans le processus ».
Au fil des mois, les ateliers ont parfois fait remonter des souvenirs douloureux, des questionnements longtemps enfouis ou des émotions restées en suspens. « Beaucoup de femmes n’avaient jamais pris le temps de se demander qui elles étaient réellement ». Ainsi Giovanna, Fabiola et Imen ont-elles suivi l’impulsion de Tatiana. Chaque création possède son propre langage : le lien intime qui relie leur pays d’origine au Luxembourg, le silence qui se brise enfin, l’armure qui cède ou encore la traversée entre deux mondes. Une expérience intense qui nourrit déjà la suite.
La transmission comme horizon
Mais « Mémoire en Fil » ne s’arrête pas là. Dès septembre, une version destinée aux jeunes verra le jour dans un cadre scolaire. Un environnement plus structuré, permettant de mieux articuler création artistique et accompagnement humain.
L’artiste travaille également sur un nouveau projet : Les Lignes de fuite, un court-métrage consacré aux questions d’identité et de genre. Une nouvelle étape dans une démarche cohérente, où le textile continue d’interroger notre rapport au corps, à la représentation et à la construction de soi.
Une exposition à voir jusqu’au 23 juin à neimënster – Entrée libre, tout public – Horaires: 10h à 18h – 7/7
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