À la tête de Molli depuis près de dix ans, Charlotte de Fayet construit sa marque à rebours des injonctions de la mode. Lenteur assumée et maille exigeante dessinent une autre idée de la performance et de la féminité.
Nous rencontrons Charlotte de Fayet en pleine effervescence de fin d’année au Luxembourg, chez Muse by. Elle arrive souriante, toute de Molli vêtue, et nous salue comme si nous étions des amies de longue date. La discussion commence immédiatement, au cœur du sujet : la maille.
Charlotte retourne sa manche et en montre l’envers. Elle parle de points avant de parler de silhouettes. Du temps qu’il faut pour qu’un jacquard tombe juste. D’un fil qu’on a essayé, pour finalement choisir de l’abandonner. La précision de son discours n’a d’égale que l’intention qu’elle y met. Charlotte de Fayet n’est pourtant pas du sérail.
« J’étais venue pour échanger une grenouillère trop petite, après la naissance de mon second enfant. En discutant avec la vendeuse, j’ai découvert l’histoire de cette maison ancienne, passée de la lingerie à la layette et qui cherchait un nouveau souffle ». Fascinée par l’histoire, par la capacité de cette maison centenaire à se réinventer, Charlotte se prend à rêver à un vestiaire féminin.
Un rendez-vous avec le détenteur de la marque, son mari et un ami avocat, quelques chiffres posés sur la table et la décision est prise. Charlotte de Fayet évoque ensuite des saisons entières passées à remettre à plat les ateliers, à comprendre ce que la maille permettait réellement et ce qu’elle ne permettait pas.
Au début, les collections sont courtes. Peu de modèles, beaucoup d’allers-retours. Un point retouché, un panneau allégé, un tombé repris. Rien n’est laissé au hasard. Même une doublure de jupe peut être festonnée. Ce qui ne se voit pas doit être à la hauteur. La création se joue dans le détail.
Courtesy of Molli
Courtesy of Molli
Courtesy of Molli
Une histoire de femmes avant tout
La question de la filiation arrive vite, tant Molli traîne derrière elle son imaginaire de nouveau-né. Charlotte coupe net. « Le côté maman-enfant, maman-bébé, je trouve qu’il n’y est pas du tout. En tout cas, moi, ce n’est pas du tout l’idée ». Ce qui l’intéresse, c’est la féminité, la transmission. « Ma mère s’habille en Molli. Ma fille de 15 ans s’habille en Molli. Je suis en Molli ». Le benchmark qu’elle assume, elle le raconte en riant. « Je voulais faire de Molli l’Erès de la maille ». Une marque de femmes, intergénérationnelle, solide, identifiable. « Quand on va chez Erès, on voit les femmes de 80 ans et les filles de 20 ans… et aucune ne se dit : qu’est-ce qu’elle fait là, celle-là ? ». Elle projette alors ce modèle sur la maille : la qualité, l’editing des couleurs, l’intemporalité sans rigidité. « Bref, une histoire de femmes ».
La confiance comme curseur
Le mot « sexy » la laisse perplexe. « On me dit souvent que ce n’est pas sexy. C’est marrant parce que je me demande à qui s’adresse le sexy, en fait ? ». La réponse ne passe ni par l’ostentation, ni par l’effort visible. « Je suis bien dedans, je peux bouger, je n’ai ni trop chaud, ni trop froid. Je ne suis pas sur-habillée, je ne suis pas sous-habillée ». C’est là, pour elle, que le sexy se joue. Elle insiste sur ce que change un vêtement qui n’entrave pas : la tête se libère. Le corps aussi. « Une femme qui se sent sexy, c’est une femme qui se sent bien, qui se sent belle et qui a confiance en elle dans les vêtements qu’elle porte. Je ne me mets pas dans la case sexy. Ce n’est pas du tout un truc que je recherche. J’aime me sentir jolie, c’est différent ».
Je m’amuse beaucoup plus depuis que je m’habille en Molli, Charlotte de Fayet
Chez Molli, tout repose sur cet équilibre : « joli et confortable », même si Charlotte n’aime pas le mot « confortable », trop souvent associé au laisser-aller. Elle cherche des pièces souples, texturées, vivantes. « On peut relever les manches. Ça donne de l’attitude ». Et sur elle, ça a tout changé.
Une entrepreneuse qui va de l’avant
« Je ne sais rien », lâche-t-elle, puis elle précise. « Je prends beaucoup d’avis. Et après, je fais le tri ». Le doute est là, assumé : « Je doute tout le temps ». Mais la décision ne traîne pas quand la conviction arrive. « Quand j’ai une conviction, les décisions sont vite prises ».
La ligne rouge, c’est l’aversion pour tout ce qui ralentit sans produire. « Je suis anti-politique : pas de réunions inutiles, pas d’entre-deux ». Ce qu’elle cherche : des discussions courtes, un arbitrage et on avance. Les fondements sont posés : des ateliers qui produisent, des pièces identitaires, des pièces iconiques.
À présent, il s’agit de grandir sans se renier. La distribution reste volontairement équilibrée. « Aujourd’hui, elle est distribuée de façon totalement équilibrée entre le wholesale, le retail et l’online ». Quelques boutiques, plus de prises de parole mais sans entrer dans la logique du matraquage.
Un vrai dilemme : « comment faire grandir cette communauté de femmes sans matraquer, ni enrichir Mark Zuckerberg ? »
Même logique avec les outils. Tout ce qui sert, oui. Le reste, Charlotte le refuse. L’IA a sa place pour « tout ce qui peut être CRM », l’analyse, les statistiques. « La pure image, moi, je pars en courant ». L’inspiration, d’accord, comme un mood, un terrain de jeu. La communication, non.
Elle termine en évoquant un voyage qui, récemment, l’a inspirée : l’Égypte. « Des lumières et un décor… hors du temps ». La vallée des artisans, surtout, ses murs peints, ses scènes de vie. « Même les profils des femmes… les détails des nattes… la chaise… d’un modernisme incroyable ». Puis Gérard Richter, au musée Vuitton, ce bouquet flouté qui ressemble à une photo sans en être une. « Je me suis dit : j’adorerais travailler un jacquard comme un ikat ».
Courtesy of Molli
Courtesy of Molli
Où ? Muse by, 60 Grand-Rue, Luxembourg (centre-ville)
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