Chorégraphe, ou « directeur du mouvement » comme l’industrie aime désormais le qualifier, Julien Gaillac a signé pour Y-3 SS27 l’une des présentations les plus remarquées de la saison. The Rituals of the Game, construite autour d’un match de football imaginaire, portée presque entièrement par des danseurs , a été saluée pour avoir repoussé les frontières du défilé classique.
Il revient avec ELLE Luxembourg sur un projet né en avril, retravaillé à H-7, et lâché au moment précis où les lumières s’allument.

© Samara Krahenbuhl
L’interview exclusive de Julien Gaillac pour ELLE Luxembourg
Propos recueillis par Mélanie Lange.
ELLE Luxembourg : Comment se construit un projet comme celui-ci ?
Julien Gaillac : Dès le mois d’avril, j’ai reçu un brief autour de l’univers du football. Avant même de penser au mouvement, j’écris. Je travaille beaucoup plus à partir de textes que de moodboards. J’avais très clairement en tête ce que je voulais raconter avant de réfléchir à la chorégraphie. Je me suis intéressé au football comme phénomène culturel, à ses rituels, à sa dimension sociale, à ce qu’il provoque émotionnellement. Ensuite est venue la question du corps : où s’arrête la marche d’un mannequin et où commence le mouvement d’un danseur ? C’est cette frontière, précisément, que je voulais explorer. Très vite, nous avons construit une présentation en trois temps : avant-match, match, après-match. Loin d’être défilé classique, c’était une véritable présentation de marque pensée comme une performance.
Qui étaient les acteurs principaux du montage du projet ?
Julien Gaillac : Le projet s’est construit à partir de nombreux échanges entre le client, la boîte de production Farago Projects, le studio créatif Matière Noire, et leurs équipes. Pour le casting, j’ai travaillé avec la directrice de casting Najia Saad. L’objectif était de trouver des personnalités capables d’incarner à la fois l’ADN de Y-3 et celui de la performance. Le travail collectif a été essentiel du début jusqu’à la dernière répétition.
Le choix d’avoir intégré des danseurs plutôt qu’un casting exclusivement mannequin a-t-il été décisif ?
Julien Gaillac : Au départ, nous imaginions un équilibre entre mannequins et danseurs. Puis, au fil du casting, nous avons réalisé que les danseurs pouvaient porter presque toute la collection. Ce n’était pas une décision prise pour surprendre, mais parce que cela faisait sens avec le projet. Leur présence apportait une respiration différente dans un univers de la mode qui reste très codifié.
Le public et la presse ont-ils immédiatement compris cette proposition autour du mouvement ?
Julien Gaillac : Je ne me demande jamais ce que les gens vont comprendre. Je me demande comment ils vont regarder ce qu’on leur propose. Chacun fait sa propre lecture. La preuve : la presse a couvert la présentation sous des angles très différents. C’est exactement ce qui m’intéresse. Je préfère ouvrir des interprétations plutôt qu’en imposer une seule.
Lyas, fondateur des Watch Parties, a posté une vidéo avec la légende « Dancers run away », qui est un clin d’oeil au terme runway (défilé, en anglais, ndlr.). Quelle a été votre réaction ?
Julien Gaillac : Je n’avais pas l’image du danseur qui s’échappe, mais l’idée qu’il court, clairement oui. C’est surtout la notion de placement et de déplacement dans l’espace qui faisait partie de ma vision, l’état même d’un corps qui court.
Ce mélange danseurs/mode vous semble-t-il aujourd’hui évident ou encore risqué ?
Julien Gaillac : Il reste encore assez rare dans ce format. Mais je crois qu’il devient de plus en plus naturel lorsque le mouvement sert réellement le projet. L’objectif n’a jamais été de faire de la danse dans un défilé. Le mouvement devait simplement être au service de la collection.

©Alban Duchateau
Que pensez-vous du terme « directeur du mouvement » ?
Julien Gaillac : Je l’accueille avec un peu de distance. Je comprends pourquoi il est apparu : le mot chorégraphe semblait peut-être trop associé au monde de la danse. Pourtant, je continue à me définir comme chorégraphe. Mon travail ne consiste pas uniquement à apprendre une marche. Je construis une narration, je place les corps dans l’espace et j’imagine comment le vêtement prend vie.
Y a-t-il eu des changements de dernière minute dont le public n’a rien su ?
Julien Gaillac : Oui. La veille, certaines séquences me semblaient trop démonstratives. Une fois confrontées aux vêtements, elles ne fonctionnaient plus. Le samedi matin, à quelques heures du show, j’ai réécrit une partie importante de la chorégraphie. Quatre minutes ont été supprimées. Certaines scènes ont disparu, d’autres ont été simplifiées. Il fallait revenir à quelque chose de plus juste. Les vêtements imposent leurs propres limites, et il fallait toujours les mettre au premier plan.
Comment se passent les minutes qui précèdent le début du show ?
Julien Gaillac : Quelques minutes avant l’ouverture des portes, je rassemble tous les artistes. Je leur demande de fermer les yeux, de respirer, et j’invite également les équipes présentes à participer à ce moment. C’est devenu mon rituel. Ensuite, je vais voir chacun individuellement : une poignée de main, un regard, parfois quelques mots, parfois aucun. À partir de cet instant, je considère que le projet ne m’appartient plus. Il appartient aux artistes qui montent sur scène. Derrière le rideau, tout repose ensuite sur une confiance absolue envers les équipes, notamment le show calling, qui orchestre chaque entrée avec une précision millimétrée.
Ce projet confirme-t-il que le défilé de mode peut aujourd’hui aller au-delà de la simple présentation de collection ?
Julien Gaillac : Oui. Je pense que la mode peut aujourd’hui raconter davantage qu’une succession de silhouettes. Lorsqu’un projet est pensé dans son ensemble (le mouvement, la scénographie, les artistes, les vêtements), il peut construire une véritable expérience sans jamais faire oublier la collection. L’essentiel est que chaque discipline reste au service du vêtement.
À la fin d’un show, qui devrait-on applaudir ?
Julien Gaillac : Dans la mode, on applaudit souvent le designer, et c’est naturel. Mais lors d’une présentation comme celle-ci, j’ai surtout envie que l’on applaudisse les artistes et toutes les équipes qui rendent ce moment possible. Derrière chaque show, il y a des dizaines de personnes, les danseurs et les mannequins, mais aussi, les stylistes, les équipes beauté, les habilleurs, la production, le show calling, les techniciens. Ce sont eux qui donnent vie au projet.

©Samara Krahenbuhl
À lire également sur le même sujet
Radda Arte : Mila Sturm, la commissaire qui a mis Radda in Chianti en bleu
Novae Vanilla : Marie Salamagne réinvente la vanille pour Atelier des Ors
L’interview exclusive d’Isabelle d’Ornano, fondatrice de Sisley Paris