Silhouettes ultra-fines, Ozempic, « Pilates body », alimentation clean : derrière les nouveaux codes du wellness, les professionnels voient revenir une obsession ancienne du corps maigre.

Matcha glacé à la main, brassière de Pilates, leggings noirs impeccables, alimentation clean ultra réfléchie, corps affûté mais, surtout, parfaitement contrôlé : sur TikTok et Instagram, les silhouettes ultra-fines ont repris leur place. Quelques années après les campagnes body positive et les promesses d’une mode plus inclusive, la maigreur est partout. Sur les podiums d’abord, où plusieurs défilés de la dernière Fashion Week parisienne ont relancé les critiques autour du retour de mannequins extrêmement minces. Dans le quotidien aussi, à travers une nouvelle esthétique du bien-être, où la maigreur ne dit plus vraiment son nom.

C’est un fait : depuis le début de l’année, les tapis rouges semblent eux aussi avoir changé de standard. Demi Moore, apparue particulièrement amaigrie lors des BAFTA ou des SAG Awards, a suscité de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux. Une image d’autant plus troublante que l’actrice a justement incarné récemment dans The Substance une femme obsédée par la jeunesse, l’apparence et la pression exercée sur le corps féminin.

Le phénomène n’a pourtant plus grand-chose à voir avec le heroin chic brutal des années 2000. Car désormais, la minceur revient sous des codes beaucoup plus lisses et désirables. Il ne s’agit plus officiellement d’être maigre, mais d’être fit, healthy, disciplined, toned. Le contrôle du corps passe désormais par le vocabulaire du wellness : Pilates, alimentation anti-inflammatoire, routines skincare à rallonge, optimisation du sommeil à grand renfort de montre ou bague connectée, cardio quotidien, jeûne intermittent ou obsession des protéines. Avec, en creux, l’assujettissement à une nouvelle forme de contrôle du corps, désormais présentée comme du bien-être, de la discipline ou de la réussite personnelle.

Lire aussi : Collagène, cellulite et marketing : ce qu’on vous dit (et ce qu’on oublie de vous dire)

Le régime a simplement changé de vocabulaire

Au Luxembourg, la diététicienne Amélie Pain voit défiler dans son cabinet des femmes obsédées par quelques kilos à perdre, parfois sans surpoids médical. « La femme va se réduire à un objectif chiffré parce qu’on lui a dit qu’il fallait atteindre ce poids-là », explique-t-elle. Chez certaines patientes, le poids devient une manière d’évaluer sa valeur, sa maîtrise ou encore sa confiance en soi. Le phénomène touche des adolescentes comme des femmes plus âgées, notamment dans des périodes de transition comme la vingtaine ou la ménopause.

Mais au-delà de ces pilules estampillées miraculeuses comme l’Ozempic ou le Wegovy, la manière dont les comportements restrictifs se normalisent sous couvert de santé inquiète bien davantage les professionnels de santé. « On observe la recherche du bien-être, et pourtant cela passe toujours par une restriction, mais glamourisée et excusée sous prétexte que nous recherchons la santé avant tout », résume Amélie Pain.

La vérité ? Le régime a tout simplement changé de vocabulaire : on ne parle plus de privation mais de « healthy lifestyle ». Les repas deviennent « anti-inflammatoires », le jeûne intermittent une habitude wellness, et la culpabilité alimentaire se cache derrière des objectifs de discipline ou d’optimisation personnelle. « Qu’est-ce que j’ai le droit de manger ? », « si je mange ça ce soir, je dois compenser demain » : Amélie Pain décrit des pensées omniprésentes chez beaucoup de femmes.

Des corps « disciplinés » devenus modèles

Sur les réseaux sociaux, les figures de la « that girl » ou de la « clean girl » imposent des silhouettes fines, lisses et extrêmement maîtrisées. Réveil à 5 heures, Pilates reformer, matcha, journaling, cuisson basse température pour préserver les nutriments, protéines à gogo, skin routines millimétrées : tout repose sur le contrôle. Une esthétique séduisante, souvent présentée comme saine et inspirante, mais qui demande également « un grand investissement en temps, en argent et un contrôle quasi constant de son alimentation et de son physique », souligne Amélie Pain.

À travers ces nouvelles images, le corps devient parfois moins un lieu de bien-être qu’un projet permanent à optimiser. Et derrière les discours autour de la santé ou du self-care, les professionnels voient réapparaître des mécanismes beaucoup plus anciens : restriction, comparaison, culpabilité. Dans Affamées, enquête consacrée à la culture de la minceur, la journaliste Juliette Lenrouilly décrit d’ailleurs cette surveillance permanente du corps devenue automatique : « J’ai remarqué que je passais ma vie à rentrer le ventre » ou encore « Je me surprends à contrôler mon corps constamment ».

Une pression plus diffuse, mais bien réelle

Pour Aurore Jurga, psychologue-clinicienne installée au Luxembourg, le rapport à la minceur se construit souvent bien avant les réseaux sociaux, dans l’environnement familial, les remarques répétées sur le poids ou les injonctions transmises dès l’enfance. « Le rapport des femmes à leur corps se durcit à partir du moment où elles ont vécu des expériences marquées autour de la minceur », explique-t-elle.

Sur les réseaux sociaux, cette restriction ne se présente d’ailleurs plus comme une privation, mais comme une preuve de maîtrise de soi. La pression passe notamment par des formats devenus omniprésents sur TikTok ou Instagram, comme les « what I eat in a day », dans lesquels de jeunes femmes détaillent leur alimentation supposée sur une journée entière. Pourtant, ces contenus entretiennent l’illusion qu’il existerait une manière idéale de manger et de contrôler son corps — sans oublier que la plupart des influenceuses qui dispensent ces « bons conseils » sont loin d’être toutes nutritionnistes.

Le backlash du mouvement body positive ?

Plus que le retour de la minceur en lui-même, c’est la manière dont il s’est réinstallé dans le paysage sans véritable résistance qui interroge. La journaliste Juliette Lenrouilly rappelle d’ailleurs dans son livre que « la tyrannie de la minceur ne peut pas être défaite en quelques années de citations inspirantes nous martelant d’aimer nos bourrelets ». Malgré les avancées du body positive, les normes de désirabilité restent extrêmement étroites et continuent de valoriser des corps toujours plus maîtrisés.

De même, ce mouvement interroge dans la mesure où il coïncide étrangement avec une époque obsédée par l’optimisation de soi. Optimiser son sommeil, sa peau, sa productivité, son alimentation, son âge biologique, son mental, son corps. Dans cet imaginaire ultra-performant, la silhouette mince devient presque la preuve visible d’une vie maîtrisée. Une manière de montrer que l’on « gère », que l’on tient le rythme, que l’on garde le contrôle. Encore et toujours le contrôle.

Aussi, derrière les tendances wellness, les routines healthy ou les corps « disciplinés », le corps féminin reste finalement soumis à la même logique : être regardé, évalué, maîtrisé. Comme si, malgré les années body positive, les femmes ne pouvaient jamais complètement échapper à l’idée qu’un « bon » corps est avant tout un corps qui prend le moins de place possible. Et Amélie Pain de conclure : « Très peu de femmes ont, hélas, un rapport véritablement sain et serein avec l’alimentation ».

À lire également

La cure détox sert-elle vraiment à quelque chose ?

« Peptide stacking »: quelle est cette tendance potentiellement dangereuse qui enflamme les réseaux ?

Liberté de recourir à l’IVG inscrite dans la constitution au Luxembourg : pourquoi est-ce une bonne nouvelle