ELLE Luxembourg a arpenté en avant-première les rues de Radda in Chianti, où le peintre sicilien Sergio Fiorentino déploie son bleu ultramarin, façade après façade, jusqu’au 20 septembre. Rencontre avec la commissaire de Radda Arte, Mila Sturm.
Porté par l’association Radda Estate d’Arte, présidée par Barbara Widmer, avec la Fondation Caris comme sponsor principal et le soutien de la commune de Radda in Chianti, le parcours Radda Arte revient pour sa deuxième édition, du 6 juin au 20 septembre 2026, dans le village viticole de Radda in Chianti, niché entre Florence et Sienne. Après une première édition, Panzano Arte, organisée en 2019 avec l’artiste française Nathalie Decoster, c’est cette fois le peintre et sculpteur sicilien Sergio Fiorentino qui est l’invité d’honneur du parcours, dans une scénographie pensée par la commissaire Mila Sturm.
Né en 1973 à Catane, formé à l’Académie des beaux-arts Abadir à la restauration d’antiquités, Sergio Fiorentino vit et travaille depuis 2011 à Noto, joyau du baroque sicilien, où son atelier occupe l’ancien réfectoire d’un couvent. C’est là, en Sicile, qu’il a développé son bleu ultramarin, devenu sa signature, bien avant que ce travail ne rejoigne, pour l’été 2026, les rues de Radda in Chianti, à des centaines de kilomètres de là, en Toscane.
Radda Arte, un village toscan transformé en galerie à ciel ouvert
Dans la rue principale du village, un chemin sculptural, presque sacré, mène vers un espace galerie où sont réunies cinq toiles monumentales ainsi que des objets rapportés de son atelier de Noto. De la place centrale, un escalier mène à l’église San Niccolò, dont la façade éclectique fut dessinée par Carlo Coppedè en 1926 : sur son petit parvis s’installent dix sculptures en bronze de la série « Segretis ». À travers les ruelles, des photographies de corps flottants, imprimées sur de grands tissus suspendus, offrent aux visiteurs un instant suspendu entre rêve et réalité ; à la tombée du jour, les clochers du village se teintent eux-mêmes de bleu, prolongeant l’expérience dans la nuit.
À quatre kilomètres de là, le parcours se poursuit à la Pieve de Santa Maria Novella, église romane récemment rouverte au public après des décennies de restauration : deux grandes peintures de saints signées Fiorentino y dialoguent avec l’architecture sacrée, tandis qu’à l’extérieur, de monumentales tentures reproduisant ses toiles flottent sur les murs.
Grande nouveauté de cette édition, une collaboration a été nouée avec le Lycée artistique Duccio di Buoninsegna de Sienne, institution fondée en 1816. Vingt-trois élèves y ont suivi une masterclass avec l’artiste et l’équipe curatoriale, avant de créer des œuvres originales sur le thème « Blue : Fiorentino and Me », exposées sur les panneaux électoraux du village, récemment utilisés pour un référendum local, et reconvertis pour l’occasion en supports de création.
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L’interview de Mila Sturm, commissaire de l’exposition Radda in Chianti
ELLE Luxembourg s’est rendu sur place, invité à Radda in Chianti le temps d’un voyage de presse, pour arpenter le parcours et rencontrer Mila Sturm, commissaire de l’exposition. Attachée au Luxembourg, elle construit son parcours en dehors des circuits institutionnels classiques, portée par une passion de longue date pour l’art et la collection. C’est elle qui a initié le projet à Panzano en 2019, avant de convaincre Sergio Fiorentino de rejoindre cette deuxième édition à Radda. Retour sur la genèse du projet, le choix de l’artiste et l’accueil réservé par le village à cette exposition hors les murs.
Le Chianti reste un territoire à l’image très masculine. Est-ce un hasard que cette exposition soit portée par deux femmes, autour d’un artiste qui peint des figures sacrées ?
Non, ce n’était pas du tout voulu. On s’en est rendu compte en cours de route : mes collaboratrices sont des femmes, Barbara, la présidente, est une femme, et finalement toute l’exposition a été portée par des femmes. Je trouve ça intéressant, mais ce n’était pas prémédité.
Le bleu ultramarin de Fiorentino structure tout le parcours. Est-ce un choix curatorial de votre part, ou la pure signature de l’artiste ?
Le bleu, c’est ce qui identifie Sergio ; son ADN, ce pour quoi il est connu. Le fait que ça matche le ciel toscan est un pur corollaire : la première chose que les gens pensent en voyant son travail, c’est le bleu Fiorentino.
Comment s’est fait le choix de Fiorentino pour cette deuxième édition ?
J’avais lu un article sur lui il y a trois ou quatre ans. Il y avait une toute petite reproduction d’un de ses tableaux, et ça a été un coup de foudre immédiat, une émotion très forte. Je l’ai contacté et je suis allée le rencontrer dans son atelier de Noto.
Comment vous a-t-il accueillie ?
Sergio reste assez feutré dans son atelier, alors que le monde entier y défile. Le projet lui parlait, mais qu’il n’était pas encore prêt à en sortir. On en est alors restés là, avec, toutefois, la certitude qu’on ferait quelque chose ensemble un jour prochain. Quatorze mois plus tard, quand l’idée curatoriale de Radda Arte a pris forme, je l’ai rappelé et je lui ai dit que ce projet ne pouvait se faire qu’avec lui. Il m’a répondu que, lui aussi, était prêt.
Vous aviez donc décidé d’investir Radda in Chianti avant même d’avoir trouvé l’artiste ?
Oui, absolument.
Pourquoi Radda, justement ?
C’est un des plus beaux villages du Chianti Classico. Sa disposition appelle ce genre d’exposition : le lieu est déjà, en soi, le décor d’un théâtre, le scénario d’un film. Il faut lever les yeux vers le ciel pour la voir, alors qu’on marche en général les pieds dans ses chaussures : cela m’a plu. Et d’autant plus qu’il y a, dans l’œuvre de Sergio, quelque chose d’ascendant, une aspiration intellectuelle et philosophique vers le ciel. Suelque chose de sacré, mais pas au sens traditionnel du terme.
Cette dimension sacrée fait-elle écho à sa formation de restaurateur d’art, spécialiste de la feuille d’or ?
Exactement. Noto est la capitale du baroque sicilien, où les saints sont omniprésents dans les églises. Sergio s’est approprié cette thématique et l’a rendue contemporaine, en optant non pas pour le religieux mais pour le sacré de l’homme. Un homme qui, d’ailleurs, n’est pas nécessairement un homme : le personnage représenté peut tout aussi bien être une femme. Ses figures sont à la fois asexuées et sensuelles, notamment dans le jeu de lumière sur les bouches, d’une précision et d’une voluptuosité qui m’ont beaucoup marquée.
Cette année, vingt-trois lycéens participent au parcours. Pourquoi cette dimension pédagogique était-elle importante pour vous ?
Je n’ai jamais voulu me contenter d’une exposition en salle, avec les œuvres d’un artiste et rien d’autre. Je trouve en effet dommage que l’art ne s’adresse qu’aux happy few qui vendent déjà d’eux-mêmes dans les musées. Mettre le travail dans un village, en accès libre, dans la vie quotidienne des gens, était une volonté forte au cœur même du projet. C’était également une condition de la Fondation Caris, notre mécène principal, dont la charte inclut la formation des générations futures : une contrainte qui a été un véritable plaisir. Nous avons contacté le lycée artistique Duccio di Buoninsegna, l’un des meilleurs d’Italie, et bâti un programme de masterclass avec les élèves de terminale : comprendre ce que représente le montage d’une exposition, dont le vernissage n’est que cinq pour cent du travail. Ils ont pu rencontrer Sergio Fiorentino, échanger avec lui sur leurs propres choix, leurs doutes, leur avenir.
Une exposition dans un village plutôt qu’en ville : comment cela a-t-il été reçu ?
Ça a été la grande surprise. Nous nous étions préparés à de la résistance, car il fallait obtenir l’autorisation des propriétaires pour accrocher les toiles sur leurs façades privées. Nous avons eu 90 % de réponses positives, sans que les habitants sachent vraiment ce qui allait arriver. Le premier jour a suscité de la curiosité ; dès le deuxième, quelque chose s’est mis à circuler entre l’équipe et le village : les gens nous offraient des cafés, nous arrêtaient dans la rue pour nous dire que leur village s’était embelli, que c’était la poésie qui arrivait. Certains craignaient que les œuvres ne vieillissent mal ; d’autres nous ont dit qu’ils seraient tristes de les voir partir le 20 septembre.
Les tableaux respectent-ils l’échelle réelle des œuvres de Fiorentino ?
Oui, c’était important pour moi. Sergio Fiorentino aime le monumental, il fait rarement de petits formats, et je voulais rester sur des échelles 1:1 plutôt que passer par de la gigantophotographie, dont le format maximum en Toscane ne dépasse pas deux mètres sur trois. Nous avons donc fait appel à une maison sicilienne spécialisée dans l’impression de tissus pour la haute couture, recommandée par Sergio lui-même. Je n’ai jamais vu les tissus en vrai avant l’installation : j’ai fait confiance à son œil, et j’ai sauté dans le vide.
Radda in Chianti, c’est également votre duo avec Barbara Widmer. Comment s’est noué ce partenariat ?
Barbara préside l’association Radda Estate d’Arte, qui porte l’exposition. Elle avait vu la première édition à Panzano et beaucoup aimé le projet. Elle a un amour profond pour cette région et le sentiment qu’elle avait besoin d’un coup de pouce pour révéler tout ce qu’elle pouvait offrir en beauté. Il y a deux ans et demi, elle m’a proposé de devenir commissaire de ce projet, sur une base entièrement bénévole. Je pense qu’il aurait été difficile d’envisager cette édition sans elle.
Vous venez d’un parcours hors des circuits institutionnels classiques. le revendiquez-vous aujourd’hui ?
C’est une question compliquée. Ce que je peux dire, c’est que cette deuxième édition, avec la dimension éducative apportée par les étudiants, est particulièrement heureuse. Évidemment, il difficile de ne pas penser à une suite.
Vous vivez entre le Luxembourg et l’Italie. Qu’est-ce que cet ancrage luxembourgeois vous apporte dans votre pratique ?
De la rigueur. C’est important de savoir penser grand, d’être créatif, mais je crois que le Luxembourg m’apporte aussi le sens du réalisme et du respect des budgets. Ce côté « think big » est, je crois, une vraie caractéristique luxembourgeoise. Ce pays multiculturel, avec toutes ses strates, façonne des profils particuliers : la capacité à envisager de grands projets sans se laisser arrêter d’emblée par les questions de faisabilité ou de financement. Le concept vient d’abord ; on se demande ensuite comment le réaliser, pas l’inverse.
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