Choisie pour représenter le Luxembourg à la 61e Biennale d’Art de Venise, l’artiste Aline Bouvy dévoile cette année « La Merde », un projet immersif autour du corps, du dégoût et des mécanismes de rejet. Une œuvre pensée comme le prolongement de plus de vingt-cinq ans de recherche artistique. La Biennale de Venise 2026, intitulée In Minor Keys, a ouvert ses portes le 9 mai et se tient jusqu’au 22 novembre 2026.

Depuis plus de vingt-cinq ans, l’artiste luxembourgeoise Aline Bouvy développe une pratique construite sur l’observation des corps, de leurs usages sociaux et des mécanismes de rejet qui les traversent. Une œuvre exigeante, menée dans la durée, où les mêmes questions reviennent, se déplacent, s’affinent, quels que soient les médiums mobilisés. Installation, sculpture ou performance sont toujours des décisions formelles s’imposant d’elles-mêmes en relation des thématiques abordées dans son travail.

C’est dans cette continuité qu’elle a été choisie pour représenter le Grand-Duché à la Biennale d’Art de Venise 2026, au terme d’un processus mené par Kultur | lx et le Casino Luxembourg. À cette occasion, Aline Bouvy aborde pour la première fois le médium du film, conçu non comme une rupture, mais comme un prolongement logique de sa recherche. Là encore, la forme ne précède pas le sujet ; elle s’impose au fil du processus.

Icone citation

Une chose aussi triviale soit-elle, peut devenir le point de départ d’une investigation approfondie. La question ensuite sera quelle est l’approche la plus juste pour traiter ce sujet spécifique, à ce moment donné

Dès lors, la Biennale constitue une étape supplémentaire, au cœur d’un parcours construit patiemment, où le temps joue, lui, un rôle central. Interrogée sur l’idée d’une acmé ou d’un sommet de carrière, Aline Bouvy écarte d’emblée cette lecture. « Je dirais plutôt que c’est un projet que je peux porter aujourd’hui, parce que j’ai eu besoin de temps. Il y a dix ans, je n’aurais pas été en mesure de le faire ».

Un décalage temporel décisif qui intervient donc à un moment où certaines questions peuvent être regardées avec suffisamment de distance pour être travaillées frontalement. « Il fallait que je sois capable de traiter ce sujet dans toute son ampleur et toutes ses nuances », précise-t-elle. La Biennale devient alors moins un aboutissement qu’une condition de possibilité.

©Stephen Mattues

Le Luxembourg comme point de départ

Née en 1974 à Bruxelles, Aline Bouvy arrive très jeune au Luxembourg, où elle grandit et fait l’expérience d’un environnement multiculturel structurant. Sa famille est d’origine hispano-belge. À l’école, les langues se croisent, les références se superposent. Elle grandit dans un pays où les appartenances sont multiples et rarement figées. « Le concept d’identité nationale ne m’a jamais vraiment parlé », confesse-t-elle. « Comme de nombreuses personnes au Grand-Duché de Luxembourg, issues de l’immigration, je parlais très tôt plusieurs langues. Je me suis toujours sentie davantage européenne qu’autre chose ». Cette expérience précoce d’un environnement multiculturel façonne durablement son regard et nourrit une distance vis-à-vis des normes pourtant largement considérées comme évidentes.

Ce cadre, cependant, a également ses limites et ne lui permet pas toujours de trouver sa place, un décalage ressenti très tôt. « J’étais une bonne élève jusqu’à l’adolescence », dit-elle. « Par la suite, l’enseignement général ne fonctionnait plus pour moi, pas par manque d’envie ou de curiosité, mais, je pense, en raison d’une inadéquation avec les cadres proposés », explique-t-elle. « À 17 ans, mon meilleur ami m’a appris qu’il y avait une école secondaire artistique à Liège, l’Institut Saint-Luc, et nous y avons terminé tous les deux nos humanités. Il y a eu ensuite une année d’hésitation avec une inscription à l’université de Liège, en philologie germanique où finalement la décision de continuer un cursus artistique s’est clairement imposée ».

©Stephen Mattues

©Stephen Mattues

©Stephen Mattues

Le départ vers Bruxelles s’offre comme une porte de sortie, une échappée belle. À l’École de Recherche Graphique, elle trouve un environnement qui correspond à sa manière de réfléchir. Un établissement artistique où l’on ne demande pas de faire un choix d’option, mais de construire une pratique. « La réflexion, le processus, la démarche artistique étaient aussi importants que le résultat final », explique-t-elle. « On nous demandait de comprendre ce qu’on faisait, et pourquoi on le faisait : c’était très nouveau pour moi et totalement libérateur ». Cette formation ancre durablement sa méthode. Le travail commence par une question ; le reste suit, invariablement.

Ainsi, ce double mouvement, de l’ancrage au déplacement, structure l’ensemble de son parcours. Et Aline s’éloigne alors du Luxembourg pour prendre le recul nécessaire et façonner sa propre pensée. Après l’E.R.G., elle fait un post-graduat à la Jan Van Eyck Academie à Maastricht. Ces deux années de résidence vont être formatrices : des liens profonds se nouent avec des personnes de tous les coins du monde, tissant un réseau d’affinités artistiques dans lequel elle évolue aujourd’hui encore.

Après ces deux années intenses, elle vit à Berlin et ensuite à Londres. Une sorte de va-et-vient constant qui nourrit une position singulière : ni enracinement revendiqué, ni déracinement spectaculaire. « Plutôt une circulation, qui se retrouve dans ma pratique comme dans ma manière d’habiter le monde ».

Lire aussi : Que faire au Luxembourg en mai 2026 ?

Observer le monde plutôt que le régler

Dans le travail d’Aline Bouvy, le corps est un terrain de jeu et d’observation formidable. Un lieu où s’inscrivent les normes sociales, souvent de manière invisible : ce qui peut être montré et ce qui doit rester caché. Ce qui est toléré. Ce qui embarrasse. Elle s’intéresse à ces mécanismes parce qu’ils organisent, aussi tacitement que sûrement, les rapports de pouvoir.

Icone citation

Je travaille à partir de ce que j’observe

Une précision qui situe clairement sa pratique, loin de toute approche cathartique, et qui, surtout, lui permet de regarder le monde avec une certaine hauteur. Sans cynisme. Sans complaisance non plus.

Car ses œuvres, souvent, naissent de situations très concrètes du quotidien. Des contraintes matérielles, proches, quotidiennes, qui cessent progressivement d’être de simples anecdotes pour devenir des points de bascule. « J’aime travailler avec des choses qui sont proches de moi », explique-t-elle.

Cette logique est à l’œuvre dans plusieurs pièces, notamment dans la série « Urine Mate », où Aline Bouvy utilise sa propre urine comme matière. Ce qui relevait d’un détail pratique – en l’absence temporaire de toilettes dans son nouvel atelier, ce qui la contraignait à uriner dans des bouteilles – commence à exister autrement. Le geste se répète, le volume s’accumule, la matière s’impose. « À un moment, je me suis demandé que faire avec toutes ces bouteilles et j’ai simplement utilisé l’urine à la place de l’eau pour délayer le plâtre et réaliser des moulages ».

©Stephen Mattues

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le matériau n’est pas choisi pour provoquer, mais parce qu’il est là, disponible, impossible à ignorer. « Il s’est imposé de lui-même au sein du projet. Je préparais ma première exposition solo avec la galerie Albert Baronian à Bruxelles. J’avais réalisé des photographies d’hommes nus derrière des paravents de mauvaises herbes cueillies sur des terrains vagues, des bas-reliefs de chiens dans toutes sortes de positions. La question de la territorialisation faisait écho avec l’urine. J’ai organisé les déchets de l’atelier et les ai utilisés comme moules pour y déverser le plâtre et l’urine, ce qui a donné une très belle série de sculptures modernistes bâtardes, des Jean Arp des bas-fonds ».

Ce corps qui dégoûte et qui dérange

Ce déplacement du quotidien vers l’espace artistique permet de rendre visibles des mécanismes rarement interrogés, et parmi eux : la construction du dégoût.

Icone citation

On n’est pas naturellement dégoûté. Le dégoût, ça s’apprend, comme la peur et la différenciation du propre et du sale

Dès lors, Aline Bouvy fait de cette dimension apprise un outil normatif puissant, qui classe, hiérarchise et maintient à distance. Il organise silencieusement les corps et leurs usages. Dans cette continuité, la notion de l’abject, au cœur du projet présenté à la Biennale – baptisé à juste titre « La Merde » – condense cette réflexion. Ce que l’on rejette et qui pourtant fascine. Ce que l’on cache. Ce qui embarrasse parce que trop réel, trop organique, trop incontrôlable et cependant nous constitue.

Là encore, « La Merde » n’est pas une provocation, mais une métaphore sociale, qui raconte ce que les sociétés choisissent de ne pas voir, mais qu’elles produisent pourtant en permanence. Mais « La Merde » dit aussi quelque chose de la place faite aux femmes. « Comme le dit Julia Kristeva dans “Pouvoirs de l’horreur”, les femmes sont souvent associées à leurs fluides et par conséquent, à ce qui déborde », souligne Aline Bouvy.

Comme l’ensemble de son œuvre, son féminisme s’inscrit dans une analyse des faits. « Bien sûr que je suis féministe », dit-elle. « J’ai grandi avec un père qui m’a toujours répété de me méfier des garçons (rires) ! Mes parents m’ont toujours motivée et soutenue à réfléchir et surtout, à ne pas avoir peur ». Une transmission qui façonne son regard et fait pour elle du féminisme une grille de lecture.

Cette attention s’est affinée avec le temps. Devenue mère, Aline Bouvy observe le monde à travers un prisme supplémentaire. Sa fille a désormais 18 ans : elle grandit dans un univers saturé d’images, de normes, de jugements permanents. Les réseaux sociaux, les corps exposés, les comparaisons incessantes deviennent des objets d’observation à part entière. « Ma fille m’a obligée à regarder certaines choses autrement », explique-t-elle. « À voir comment les normes se déplacent, comment elles se réinventent ».

©Stephen Mattues

La Biennale comme moment de maturité

C’est dans ce contexte qu’intervient la Biennale de Venise. Aline Bouvy est très claire sur ce point : « Je n’aurais pas pu présenter ce projet il y a dix ans. J’avais besoin de sentir que j’avais le temps et l’espace mental pour développer mon sujet. Au départ “La Merde” était un texte, ensuite une performance, un one-woman show et ce n’est que par la suite que le format cinématographique s’est imposé comme une évidence ».

Cette maturité est centrale pour comprendre le projet et la Biennale est ainsi vécue comme une situation de travail à la hauteur du propos. Stilbé Schroeder, curatrice du Pavillon luxembourgeois, insiste sur ce point. « Ce qui nous a frappés chez Aline, c’est la cohérence de son parcours », explique-t-elle. « Le projet pour Venise ne surgit pas de nulle part. Il est la conséquence logique d’une recherche menée depuis des années ».

Le film qu’Aline Bouvy développe pour Venise s’inscrit dans cette logique. Elle aborde le cinéma comme un nouvel outil, avec un vif enthousiasme, mais également avec la même rigueur que les autres médiums. Elle se forme à l’écriture cinématographique, travaille avec une équipe professionnelle, accepte la lenteur du montage. « Le film m’a obligée à une autre temporalité, comme devoir accepter que certaines choses prennent plus de temps ».

Le personnage central traverse différents espaces sociaux. Il change de forme, de statut, de présence. Cette instabilité est essentielle. Elle empêche toute identification simple. Elle maintient le public dans une zone d’inconfort. Pour Stilbé Schroeder, c’est précisément cette tension qui fait la force du projet. « Aline cherche perpétuellement à déplacer. À obliger le spectateur à se situer ». La honte, le dégoût, l’embarras s’offrent ainsi comme des outils de lecture du monde contemporain. La Biennale devient le lieu où cette lecture peut se déployer pleinement, sans être simplifiée.

Représenter le Luxembourg à Venise, dans ce contexte, prend un sens particulier. C’est la possibilité offerte à une artiste d’assumer un propos complexe, sans le diluer. C’est également une opportunité qui lui permet à présent de porter un regard critique sur des normes largement partagées.

À l’heure où je rédige ces lignes, le projet est encore en devenir : le film est en phase de montage. Les dispositifs se précisent. Rien n’est figé. Ce qui reste constant, c’est le fil rouge. Une attention obstinée aux mécanismes de honte. Au corps comme lieu de projection. À la place faite aux femmes dans un monde qui tolère mal ce qui déborde.

La Merde, le projet pour la Biennale de Venise 2026

Pour la Biennale de Venise 2026, Aline Bouvy présente « La Merde », un film conçu comme le cœur d’une installation audio-visuelle immersive. Le projet prend pour point de départ la notion de l’abject comme outil critique. À travers un personnage « être-étron », incarné par l’actrice et performeuse Lucie Debay, le film explore la manière dont les sociétés construisent le dégoût, la honte et les mécanismes de rejet.

©Ernest Thiesmeier

L’« être-étron » prend corps à l’écran à travers une présence réelle, regardée, exposée. Tantôt marionnette, tantôt image animée, tantôt corps pleinement incarné, le personnage échappe à toute assignation stable. L’« être-étron » incarne également une écologie du corps et rappelle que celui-ci fonctionne selon un cycle simple : ingérer, transformer, expulser. Il s’inscrit dans une logique plus large de circulation, de décomposition et de régénération, traversée par des flux qui relient intimement vie et mort.

Plus proche de l’essai cinématographique, le film est présenté dans un environnement sonore spatialisé immersif. Présenté dans une installation semi-circulaire, le public se retrouve au centre d’un système de regard et de projection. « La Merde » s’inscrit dans la continuité du travail d’Aline Bouvy autour des seuils : entre le dedans et le dehors, le propre et le sale, le tolérable et l’exclu. En donnant un corps à ce qui est habituellement évacué, le projet rend visible ce que les sociétés préfèrent tenir hors champ.

À lire également sur le même thème

Milan Design Week 2026 : les projets à retenir entre grandes maisons et designers

Pourquoi faut-il aller voir l’exposition consacrée à Igshaan Adams au Mudam Luxembourg ?

Au Luxembourg, ces femmes qui collectionnent pour changer le monde