Derrière la création du Womanizer ne se trouve ni une start-up de la Silicon Valley, ni une équipe de sexologues. Ni, même, un grand groupe spécialisé dans le bien-être intime. Ou une femme. Contre toute attente, notre histoire, donc, débute dans le salon d’un ingénieur allemand de plus de 70 ans, alors qu’il tient dans la main une vieille pompe d’aquarium bricolée. « Je suis un inventeur et ingénieur, et j’essayais de résoudre un problème très concret », résume aujourd’hui Michael Lenke, 76 ans.
Le « problème » évoqué par l’inventeur (qui nous a fait la joie de nous accorder une interview exclusive) porte un nom que l’on prononce désormais plus librement qu’avant : l’orgasm gap. Comprenez : ce constat documenté par plusieurs études selon lequel de nombreuses femmes atteignent moins fréquemment l’orgasme que leurs partenaires masculins lors des rapports hétérosexuels. Jusque-là, on ne vous apprend – hélas – rien. Lorsqu’il découvre ces données, Michael Lenke comprend surtout une chose : l’immense majorité des sextoys disponibles à l’époque restent pensés autour de la pénétration, selon un modèle très hétéro-normé. « Il existait peu de produits vraiment centrés sur la stimulation clitoridienne », explique-t-il.
Le premier prototype, testé par sa femme, Brigitte, fonctionne immédiatement ; puis viennent des dizaines d’autres testeuses, dont certaines réactions le marqueront à jamais. « Pour certaines femmes, ce n’était pas juste : “ça fonctionne”. C’était la prise de conscience que leur corps était capable de quelque chose qu’elles n’avaient jamais vécu auparavant ».
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Une invention née loin de la Silicon Valley
Lorsque le brevet de la « Pleasure Air Technology » est déposé en 2014, Michael Lenke et sa femme travaillent encore depuis leur salon, sans investisseurs ni incubateurs. « Brigitte m’a dit immédiatement : “Ça va être un succès mondial” », se souvient-il.
Le succès du Womanizer arrive, surtout, à un moment où la conversation autour du plaisir féminin commence à changer. Lentement, la sexualité féminine sort du registre du non-dit, du médical ou du fantasme masculin. Le sextoy change lui aussi de statut ; Il quitte progressivement les arrière-boutiques des sex-shops glauques, pour entrer dans des espaces plus lumineux, plus accessibles, parfois même revendiqués comme des lieux de bien-être.
En France, Patrick Pruvot, fondateur des boutiques Passage du Désir, fait partie des premiers à distribuer le Womanizer. Pourtant, au départ, le produit ne le convainc pas vraiment. « Nous n’étions pas convaincus par le produit à cause de son design. L’esthétique d’un produit est primordiale pour avoir envie de l’utiliser ». Vient alors le test : « immédiatement adopté ».
Pour lui, le Womanizer marque surtout une rupture dans une industrie longtemps pensée « par des hommes pour des hommes, dans lequel on part d’un imaginaire collectif où la satisfaction est forcément pénétrative, et on évolue vers une vraie prise en compte des ressorts du plaisir féminin », analyse-t-il.
Le sextoy sort du sex-shop
Pendant longtemps, les sex-shops restent associés à des lieux très masculins, souvent intimidants pour les femmes. C’est précisément ce que Patrick Pruvot cherche à casser en créant Passage du Désir. Les boutiques sont pensées « comme des boutiques de cadeaux pour adultes », avec des codes plus proches des enseignes de cosmétiques que des sex-shops traditionnels.
Le changement se voit aussi dans les comportements des clientes. « Elles sont globalement beaucoup moins gênées et plus expertes », constate-t-il. Les plus jeunes générations abordent désormais ces produits comme des objets de bien-être presque ordinaires. « Les moins de 35 ans achètent les sex toys presque comme si c’était du petit électroménager ».
Plus largement, le Womanizer dit aussi quelque chose de l’évolution des couples et de la manière dont le désir féminin s’est progressivement imposé dans l’espace public. En effet, à l’heure actuelle, près de 40 % des acheteurs seraient des hommes. Un chiffre qui montre que le produit s’utilise largement en couple, mais qui révèle aussi certaines résistances persistantes. « Beaucoup d’hommes perçoivent encore les sextoys comme une forme de compétition », déplore Patrick Pruvot.
Un objet devenu symbole culturel
Michael Lenke explique avoir rapidement compris que son invention dépassait largement la simple innovation technologique. « Nous avons reçu énormément de lettres de femmes nous expliquant avoir vécu un orgasme pour la première fois. Cela m’a montré à quel point le sujet avait été ignoré auparavant ».
C’est sans doute aussi ce qui explique pourquoi cette histoire se retrouve à présent adaptée au cinéma avec Pour le plaisir : ce film raconte autant le succès improbable d’un objet né dans un salon allemand que tout ce qu’il est venu déplacer autour de lui : les non-dits dans les couples, les décalages générationnels, la difficulté persistante à parler de sexualité féminine autrement qu’à travers le malaise ou l’humour. « Le cinéma peut montrer le côté émotionnel de l’invention que les chiffres de ventes ne pourront jamais exprimer », estime Michael Lenke. « Ce que le Womanizer représente pour beaucoup de femmes ». Et l’ingénieur allemand de 76 ans de continuer de voir, avant toutes choses, dans cette aventure une démonstration inattendue. « La sexualité n’a pas d’âge », glisse-t-il. « Et la curiosité non plus ». CQFD.
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