À l’occasion de sa venue au Casino 2000, à Mondorf-les-Bains, avec son dernier spectacle Sexe, Bérengère Krief nous a longuement parlé. Du spectacle, évidemment, mais plus sûrement de ce qu’il a fallu traverser pour l’écrire, de la difficulté à s’autoriser à être cette femme qui parle de sexualité sur scène, du plaisir, du couple, de la quarantaine, des injonctions contradictoires avec lesquelles toute une génération a grandi. Un échange qui a assez rapidement quitté le terrain balisé de la promo pour prendre une tournure plus personnelle ; plus libre aussi.

ELLE Luxembourg : Le spectacle tourne depuis un moment déjà. Comment arrivez-vous aujourd’hui avec Sexe ?

Bérengère Krief : Là, il est à son prime. Au départ, c’était un vrai challenge pour moi de parler de sexualité, après avoir parlé d’amour. Il fallait que je m’autorise à être cette femme qui parle de sexe sur scène ; et ça n’a pas été si simple. Au début, pendant le rodage, j’ai traversé pas mal de peurs. À présent, elles sont derrière moi. J’apprécie d’autant plus le spectacle que je l’ai créé avec toute l’expérience de mes quinze ans de carrière. Je suis bien, je suis à l’aise. Mieux encore, je suis dans quelque chose qui me plaît énormément.

Chaque date me procure beaucoup de joie. Avec ce spectacle, on vit quand même un moment particulier : pendant une heure, on ouvre un espace autour de la sexualité dans la joie et dans la bienveillance, ce qui est assez rare. On est tous là, ensemble, sans téléphone, à écouter. Il se passe quelque chose à chaque fois. On va dans un endroit où l’on n’a pas beaucoup l’habitude d’aller, mais pour une fois, ça fait moins peur.

ELLE Luxembourg : Après Amour, pourquoi avoir eu envie d’aller vers Sexe ?

Bérengère Krief : Je réfléchis toujours au prochain spectacle. Je me suis demandé quel sujet pourrait me passionner autant que la rupture amoureuse, la reconstruction, l’amour de soi, tout ce que j’avais pu découvrir ces dernières années. C’est en rangeant ma bibliothèque que je me suis rendu compte que j’avais énormément de livres sur la sexualité. Des tonnes, même. Je me suis franchement demandé : « Qu’est-ce que ça dit de moi d’avoir autant de bouquins sur le sujet » ?

J’ai tout de suite compris que c’était un sujet dont j’avais envie de parler, et dont je pouvais parler longtemps. Et ça, c’est important pour moi. Mais je me suis aussi dit : il va falloir l’ouvrir à tout le monde ; c’était ça, le challenge. J’aime que le spectacle soit un dépassement. Comme l’a été Amour. Je crois que c’est aussi ce qui lui donne du corps : je me dépasse avec le public. Ce n’est pas facile de parler de sexe. Je n’ai pas envie de dire : regardez, c’est simple. Non, bien au contraire : c’est une traversée. Mais ça vaut le coup. Vraiment.

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ELLE Luxembourg : Vous dites dans le spectacle que la sexualité a longtemps été une énigme pour vous. Qu’est-ce que ce travail a changé ?

Bérengère Krief : J’aime bien avoir un peu la fin du film pour pouvoir proposer quelque chose aux gens. Aujourd’hui, j’ai une sexualité qui me convient, qui me correspond, qui est en conscience. J’arrive aussi à en parler dans mon couple de la manière dont je le souhaitais au plus profond de moi, c’est-à-dire dans une grande liberté de parole. Il n’y a pas de dominant, de dominé, pas de domination. Je peux dire ce que je veux, je suis à l’écoute aussi.

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C’est le spectacle de mes quarante ans, de l’année de mon mariage. Symboliquement, il est très fort.

Pouvoir vivre cette expérience et la raconter sur scène, ça joue beaucoup. Si je viens juste raconter que c’est une problématique et que je n’ai aucune solution, le spectacle m’intéresse moins. Là, il y a tous les outils que j’ai pu découvrir, tous les questionnements, toutes les théories que j’en ai tirées.

ELLE Luxembourg : On parle beaucoup de la quarantaine comme d’un moment de bascule. Vous, vous en parlez comme d’un moment de clarté.

Bérengère Krief : La quarantaine est quand même sérieusement sous-cotée. À 30 ans, j’avais l’impression d’aller vers le mot « crise »,  tous les voyants au rouge. On nous a menti : en fait, c’est un grand ménage de printemps ; et, si tu t’y prends à l’avance, c’est moins douloureux. Moi, j’ai dû m’y mettre vers 33 ans, et ça fait sept ans que je ‘range’, pour anticiper ce cap, le passer au mieux. Et ça a fonctionné : je suis là sereine, je sirote ma citronnade sur ma terrasse au soleil.

Il y a aussi quelque chose de très concret : ça fait quarante ans qu’on habite ce corps, donc évidemment qu’on le connaît mieux qu’à vingt ans. À un moment, j’ai eu un vrai switch. Je me suis dit : ce n’est pas moi qui guide mon corps, c’est mon corps qui me guide. Si on se met à l’écouter vraiment, comme on écouterait sa meilleure amie, ça change tout.

ELLE Luxembourg : Le plaisir est au centre du spectacle, mais, chez vous, il déborde largement la sexualité…

Bérengère Krief : Oui, parce que le plaisir est global. La question, c’est : comment j’organise ma vie pour avoir du plaisir ? Si on culpabilise à faire une sieste, à s’octroyer quinze minutes pour soi, comment voulez-vous avoir un orgasme complètement ouvert et grandiose ? Ça commence par là. On a beaucoup appris aux femmes à être sages, gentilles, à faire plaisir, à prendre sur elles.

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À un moment, il faut rééquilibrer les choses entre les « il faut » et les « j’ai envie ».

Souvent, on me demande ce que j’ai fait. Je réponds : j’ai juste enlevé les « il faut ». J’ai ouvert la porte à ce qui me fait plaisir. C’est simple, mais ça change tout. Ça se voit sur le visage, ça se voit dans le corps, ça se voit dans la manière d’être là.

ELLE Luxembourg : La parole sur le sexe est plus libre aujourd’hui. Mais les injonctions le sont tout aussi.

Bérengère Krief : Bien sûr. À un moment, j’avais l’impression qu’on nous expliquait que plus on multipliait les partenaires, plus on était une femme libérée. Je ne m’y retrouvais pas non plus. Je ne trouvais pas que ma sexualité était mieux ni que j’étais plus épanouie. Je le dis dans le spectacle : on aurait surtout dû nous dire qu’être une femme libre, c’est avoir le droit de ne pas coucher.

La liberté ne se compte pas au nombre de partenaires. Pouvoir dire : je n’ai pas envie aujourd’hui, et que ce soit entendu, c’est extrêmement libérateur. Avoir envie, c’est OK. Dire qu’on n’a pas envie, et que ce soit OK, c’est encore plus dur.

ELLE Luxembourg : Vous appartenez à une génération qui a grandi avec des messages très contradictoires…

Bérengère Krief : Oui, complètement. Notre génération est vraiment en sandwich. D’un côté : n’en parle pas, fais attention, tu vas tomber enceinte, tu vas avoir une maladie. De l’autre : sois sexy, sois désirable, sois l’objet du désir, c’est formidable. Le cerveau n’est pas fait pour recevoir des injonctions contraires pareilles.

Ce qui a tout changé pour moi, c’est le jour où je me suis sentie sujet de ma sexualité, et non plus objet. Tant qu’on reste dans : comment je suis jolie pour être attractive, comment je fais plaisir à mon partenaire, comment le désir de l’homme me valide, on n’est pas au bon endroit. Quand on sort de ça, un autre monde s’ouvre. Il y a la question du partage, du dialogue, de ce qu’on aime, de ce qu’on n’aime pas, de la manière dont on construit quelque chose à deux.

ELLE Luxembourg : Vous dites aussi que ce qui vous intéresse aujourd’hui, c’est moins la déconstruction que la reconstruction.

Bérengère Krief : Oui. Je reconnais évidemment tout ce qui a été fait avant moi, toutes celles qui ont permis que des choses bougent. Mais aujourd’hui, j’ai plutôt l’impression d’essayer de documenter une possible reconstruction. Quand on a tout déblayé, mis en lumière ce que la sexualité n’est pas, très bien. Maintenant, comment on reconstruit une sexualité qui nous convient ? Quels outils on se donne ? Quelles questions on se pose ? C’est ça qui m’intéresse.

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Je suis une femme de liberté d’être.

Je m’autorise à monter sur scène et à parler de ce spectacle. C’est vrai que je ne cache pas ma peur de me dire, à l’époque, quand j’ai commencé ma sexualité, la fille qui couche, elle n’était jamais bien vue. C’est quelque chose qui marque, même si les mentalités ont évolué depuis. Donc, je mentirais de dire que je suis montée sur scène pour parler de sexe avec une totale désinvolture.  Mais, maintenant, quand je vois l’affiche du spectacle dans la chambre de ma nièce, avec ce mot, Sexe, qui n’est pas un gros mot, je me dis que ça valait franchement le coup.

ELLE Luxembourg : J’aimerais également qu’on parle de couple et de désir : vous dites qu’on ne lui laisse souvent plus aucune place.

Bérengère Krief : Oui, parce qu’on se raconte très vite que si le désir baisse, c’est foutu. Moi, ça m’a toujours rendue dingue, cette idée qu’accepter le couple voudrait forcément dire renoncer au désir. À quelle heure, en fait ? La vraie question, ce n’est pas combien de fois on fait l’amour. C’est : comment on a envie ? Et quelle place on donne à cette envie ?

On remplit nos journées avec le travail, les obligations, les amis, la famille, le sport, tout ce qu’on doit faire. Mais à quel moment on ouvre un espace pour penser à l’autre, pour le retrouver, pour nourrir le désir ? Si cet espace n’existe pas, il ne se passe rien. Ce n’est pas dramatique, ce n’est pas un échec moral, ça s’explique. Et c’est même plutôt une bonne nouvelle, parce que cela veut dire qu’on peut agir dessus.

ELLE Luxembourg : Vous avez prolongé cette conversation, avec une libre antenne sur France Inter. Qu’est-ce que cela change ?

Bérengère Krief : C’est vertigineux, et c’est un immense honneur. Mais ça s’inscrit dans une continuité. J’ai toujours eu ce désir d’échange. J’adore rencontrer quelqu’un, entendre qu’il traverse quelque chose, chercher les mots, essayer de faire un peu de bien. Avec Sexe, je sens qu’il y a une pudeur particulière sur scène : je ne peux pas faire parler quelqu’un n’importe comment, ce serait trop violent, justement.

La libre antenne, c’est autre chose. Les gens appellent parce qu’ils le veulent. Il y a un échange immédiat. J’aime cette idée-là. Aujourd’hui, on a énormément d’informations à portée de main, énormément de discours. Mais il reste de la honte, de la confusion, des non-dits. Si on peut remettre un peu de clarté, un peu d’écoute, un peu d’or dans tout ça, tant mieux.

ELLE Luxembourg : Et après Sexe ?

Bérengère Krief : J’ai déjà commencé à penser au prochain spectacle. Pour tout vous dire, Sexe fait partie d’une trilogie. J’ai le titre, les sujets commencent à se dessiner. Je n’en dis pas plus parce que tout peut encore changer. Mais il existe déjà.

Ce qui me plaît, c’est de continuer cette exploration dans le temps. Cela fait quinze ans maintenant que certains spectateurs me voient grandir. Ils m’ont vue dans la rupture, dans la reconstruction, dans ce spectacle, dans le mariage, dans les vidéos que je partage. J’ai l’impression qu’on construit quelque chose ensemble, avec douceur, avec le temps. Et c’est ce que je préfère.

 

©Marina Viguier

©Marina Viguier

 

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