Sortir seule au Luxembourg, ça se fait et souvent, ça se vit bien. Cafés, musées, cinémas, concerts : les femmes qui pratiquent la sortie solo y trouvent une forme de liberté et de présence à soi.
Mais il y a des lignes qui résistent : la soirée nocturne, le club, les transports tardifs. Quatre femmes vivant au Luxembourg racontent où elles vont, ce qu’elles évitent, et pourquoi.
Sortir seule : une pratique quotidienne, assumée jusqu’à un certain point
Lucie sort seule régulièrement : cinéma à Kinepolis, expos au Mudam, brunch à Florence ou au Pain Quotidien, vélo à Kinnekswiss. À Differdange, où elle habite, elle se sent en sécurité, y compris tard le soir.
Maya, qui gère la page She Luxembourg sur Instagram, partage ce goût pour les sorties en journée : cafés, musées, parcs. « J’aime vraiment être capable de m’asseoir paisiblement et d’apprécier ma propre compagnie. » Mais elle pose ses limites : « Je me sens encore un peu bizarre de sortir seule le soir. Certaines choses semblent plus naturelles à deux. » Elle note aussi qu’à Luxembourg-Ville, on tombe inévitablement sur quelqu’un qu’on connaît, ce qui rend la solitude intentionnelle difficile à trouver.
Charlotte trace la même frontière. Concerts à la Rockhal, musées, cinémas, cafés, sans hésitation. « J’ai souvent assisté à des concerts seule à la Rockhal, ça s’est toujours très bien passé. » En revanche, les clubs, les soirées nocturnes, les transports tardifs, elle ne franchit pas le pas. « Les hommes ont tendance à me cibler davantage quand je suis seule. Ça peut être très persistant, surtout en attendant les transports tard le soir. » Lors d’événements nocturnes comme le Nationalfeiertag ou l’ING Night Marathon, une équipe d’accompagnement disponible tard ferait, selon elle, une vraie différence.
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Sortir seule, un acte de présence à soi
Mara Stieber, titulaire d’un MA en politique féministe queer et transnationale de la SOAS vit à Luxembourg, à Bonnevoie. Elle se définit comme une personne non-binaire se présentant comme femme, et la sortie solo est pour elle une pratique quotidienne et revendiquée. Elle sort le soir, dans les forêts autour de la ville, dans les bars de Bonnevoie et de la Gare et dans les cafés du centre. « Être dehors seule m’ouvre davantage à ce qui m’entoure que quand je suis avec des amis. » Elle dîne seule, le midi comme le soir. « Se faire un solo-date, c’est parfois plus revitalisant que passer du temps avec des amis. »
Ses lieux de prédilection : Florence à la Gare pour lire ou papoter avec un inconnu, Intense Coffee à Bonnevoie où elle croise toujours des connaissances. Les moments d’inconfort existent, mais elle ne les associe pas à des quartiers précis. « Ce sont des moments où je me fais siffler, où des gens veulent me parler alors que je n’en ai pas envie, et qui n’acceptent ni le “non” ni le “je ne suis pas intéressée”. »
La sécurité : une question de quartier, ou de genre ?
C’est précisément cette question que Mara Stieber a soumise à ses abonnées Instagram. « La tendance était claire : les femmes et les personnes non-binaires se sentent peu sûres partout. Et la menace commune, ce sont les hommes, de toutes classes, de toutes origines. Le harcèlement sexuel, le catcalling, les avances non désirées sont une réalité courante. On n’en parle pas suffisamment, surtout dans le contexte des débats sur la sécurité. »
Ce qu’elle pointe, c’est un récit qui associe la menace à la pauvreté visible, à la migration, à la marginalité, détournant le regard des violences statistiquement plus fréquentes. Mara nous a fait part de l’enquête européenne sur les violences de genre publiée par la FRA (l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne) et l’EIGE (Institut européen pour l’égalité entre les hommes et les femmes), ainsi que le Plan d’action national luxembourgeois sur les violences de genre, qui confirme que les violences faites aux femmes sont le plus souvent commises par des personnes connues, dans la sphère privée. « Les violences de genre restent une réalité persistante, et les progrès semblent stagner. »
Face à ce constat, le Luxembourg vient justement de se doter d’un outil pensé pour ces situations de harcèlement en sortie : « Ask for Angela ». Le concept, imaginé au Royaume-Uni en 2016 par Hayley Crawford après avoir observé la multiplication des agressions liées aux rencontres en ligne, repose sur un mot de passe simple à glisser au personnel formé d’un établissement pour obtenir de l’aide sans avoir à se justifier. C’est Terri Allington qui porte le projet au Luxembourg, où une dizaine de bars et restaurants, notamment à Luxembourg-Ville et à Belval, ont rejoint l’initiative dès son lancement, avec le soutien de la police luxembourgeoise et d’associations comme le Rainbow Center et Rosa Lëtzebuerg.
Une liberté qui s’exerce, pas qui s’attend
Ce que disent Lucie, Maya, Charlotte et Mara Stieber, c’est que sortir seule au Luxembourg est possible, souvent agréable, parfois libérateur. Les cafés, les musées, les parcs, les salles de concert comme la Rockhal : autant d’espaces où la sortie solo se vit sans inconfort. Ce qui résiste, c’est la nuit, le club, les transports tardifs. Non pas parce que la ville est dangereuse, mais parce que la présence féminine seule dans l’espace nocturne est encore lue, interprétée, sollicitée. Ce n’est pas un problème au Luxembourg en particulier. C’est un problème de genre, qui traverse les quartiers, les villes et les frontières.
FRA et EIGE, EU Gender-Based Violence Survey – Evidence for Policy and Practice, 2026 ici .
Plan d’action national luxembourgeois sur les violences de genre, 2025 ici .
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