Au Luxembourg, Shiva Gholamianzadeh porte la voix des femmes abandonnées à leur sort.
Elle est une comédienne de cinéma et de théâtre, ancrée dans le paysage culturel luxembourgeois. Elle figure d’ailleurs au casting de la récente série Dangerous Truth : the second attack (disponible sur RTL play), dans le rôle d’une opposante au régime iranien. Ce qui la rend « heureuse de dire à travers mon personnage ce que j’ai envie de dire ». Et elle en a, des choses à dire.
Le parcours de Shiva Gholamianzadeh est un long chemin d’émancipation. Son histoire débute dans les années 1970, à Téhéran. Une enfance alors des plus tendres, au sein d’une « famille moderne » qui lui a transmis « des valeurs humaines ». Une maman protectrice et bienveillante ; un papa qui chantait, jouait de l’accordéon et lui a donné « le goût de l’artistique. J’ai été bercée par sa voix magnifique ».
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Les premiers traumatismes
L’insouciance sera de courte durée. La révolution de 1979 fait tomber le Shah d’Iran. Et « un certain Khomenei est arrivé. Tout le monde clamait : Vive l’ayatollah ! Mais quand j’ai vu des photos de gens torturés et exécutés, dans la tête de l’enfant que j’étais, c’était inadmissible […]. Ça m’a traumatisée », puise-t-elle, dans ses souvenirs intacts. « On nous promettait qu’il n’y aurait plus de prisonniers politiques », croyait-elle. Quand, dans le même temps, se dressait la prison d’Evin, tristement célèbre pour ses conditions de détention insoutenables.
Je n’ai aucun doute sur le courage de mon peuple, mais à quel prix
Puis la guerre éclate. « Très vite, les mollahs ont imposé leurs lois : les hommes étaient séparés des femmes dans les bus, le chant a été interdit. Et ils ont commencé à massacrer les Kurdes, liste Shiva. On est tous allés manifester, notamment avec mon amie Touran ». Ce qui lui vaudra ensuite d’être consignée dans sa chambre, son père arguant que « si tu veux que ce régime te tue, je préfère te tuer moi-même ». Shiva n’a oublié aucun des mots prononcés ce jour-là.
Après des semaines sans nouvelles, elle apprend que sa chère Touran a été assassinée par le régime. C’est un choc, qui donnera naissance bien plus tard à la pièce de théâtre Téhéran-Luxembourg, jouée en 2024 au TNL. Le projet avait pris un sens nouveau après le décès brutal de la jeune Kurde Iranienne Masha Amini, en 2022, sous les coups de la police des mœurs pour un voile mal ajusté. Le drame a impulsé le mouvement Femmes, Vie, Liberté. Un cri de révolte, soutenu par de nombreux hommes, qui a ravivé en Shiva « cet espoir qui était comme enfoui dans un tiroir ».
« L’odeur de la guerre et du sang qui coule »
Un espoir sans cesse contrarié. Retour à Téhéran, quatre décennies plus tôt. Après la disparition de Touran, dont Shiva garde une émotion à fleur de peau, tout comme le voile qu’elle portait lors des premières manifestations et qu’elle n’a jamais lavé, sa famille déménage dans le Sud, où la guerre sème son lot d’horreurs indicibles. « Au cimetière, on ne trouvait le nom de personne, les défunts n’avaient pas de tombe. Comme s’ils n’avaient jamais existé ».
Pendant de longs mois, Shiva trimballe sa peur dans les abris souterrains. Elle se remémore les hurlements des gamins du coin, à la vue « des crânes, des cadavres couverts de mouches » et reste hantée par « l’odeur de la guerre, de la saleté, du sang qui coule sur l’asphalte », comme par l’image de ces gosses occupés à compter le nombre de corps entassés dans des camions. « L’histoire de mon pays m’a laissée là, dans les horreurs de la guerre », confie Shiva.

Shiva Gholamianzadeh jouant le rôle de Shadi, héroïne de la pièce Téhéran-Luxembourg au TNL, un récit inspiré de sa vie. ©Bohumil Kostohryz
De Téhéran à Luxembourg
Shiva a un peu plus de 14 ans et cette furieuse envie d’apprendre. Tandis que les écoles restent portes closes, elle rencontre « une dame qui enseigne la couture ». Ce n’est pas tellement son truc, le fil et les aiguilles. Elle se pique de curiosité, tout de même. Dans le grand carnet noir qui l’accompagne partout, elle nous montre les patrons imaginés à l’époque. Elle déplie soigneusement les vêtements d’enfants confectionnés de ses mains. Autant de précieux symboles.
Vient pourtant le moment de s’enfuir. Seule. Un au-revoir déchirant avec les siens, une dernière étreinte avec sa maman. « J’ai tellement pleuré. Mais j’étais portée aussi par la possibilité d’aider d’autres personnes », raconte Shiva. Elle arrive à Paris et découvre cette ville où la lumière éclaire tous les possibles, où « l’odeur de la liberté » dissipe celle de l’oppression.
Beaucoup confondent démocratie et modernité. En Iran, la modernité n’est souvent qu’une affaire d’apparences
Elle rêve d’art, entre ses études assidues et les boulots alimentaires. Tombe « amoureuse de la langue française », puis de son ex-mari, rencontré sur les bancs de la Sorbonne, avec lequel elle aura un fils. La famille de son époux vit au Luxembourg. Shiva, devenue sage-femme, passe ainsi la frontière. Avec ses « tripes », elle se fait connaître dans le milieu artistique jusqu’à exercer pleinement son métier de comédienne.
Un désir brûlant de liberté
Le soulèvement populaire iranien de janvier dernier, sévèrement réprimé, a réveillé ses pires cauchemars. « Je ne dormais plus ». Durant ces nuits sans sommeil, elle s’accroche aux rares infos qu’elle trouve, sans nouvelles régulières de ses proches, privés d’Internet.
« Je n’ai aucun doute sur le courage de mon peuple, mais à quel prix ? Il est pris en otage », souffle Shiva. Les civils continuent de protester massivement. À leurs risques et surtout à leurs périls, puisque les incarcérations et les exécutions n’ont jamais cessé. « Pour les femmes, c’est encore plus dangereux d’oser sortir sans foulard ».
La voie vers une démocratie reste sinueuse. « Beaucoup confondent démocratie et modernité », nuance-t-elle. « En Iran, la modernité n’est souvent qu’une affaire d’apparences. Je crois que le peuple peut changer son destin, même si c’est difficile. Ce combat finira par porter ses fruits ». Tous doivent pour cela s’efforcer de parler le même langage. La voix de Shiva, pour sa part, continuera de résonner haut et fort.
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