Délais, départs à l’étranger, manque de personnel, souffrance psychologique : alors que les demandes explosent, la PMA révèle aujourd’hui des tensions bien plus larges que la seule question de l’infertilité.
La première fois que Naouelle Tir entend le mot « FIV », elle est dans une voiture, à Luxembourg, au téléphone avec son gynécologue parisien. Quelques minutes plus tôt, son compagnon vient d’apprendre qu’il souffre d’une oligospermie sévère, conséquence d’un ancien cancer du testicule. Elle a 34 ans, vit au Luxembourg depuis deux ans, ne connaît ni les médecins, ni les structures, ni les protocoles. « Je m’énerve parce que j’ai trente-quatre ans, et que je ne sais pas si j’aurai un bébé un jour », écrit-elle dans Tu seras une FIV, ma fille !, récit publié seize ans après ce long parcours de cinq années, avant que sa fille ne naisse enfin.
« Nous n’étions clairement pas préparés »
Ce livre, au départ, était un récit spontané et personnel, que Naouelle a écrit au long de ce parcours. Il n’était pas destiné à être rendu public ; jusqu’au jour où l’autrice se rend compte que son récit est celui de nombreuses femmes autour d’elle. « La FIV est en train de devenir un problème sociétal », explique-t-elle devant un auditoire captivé à l’occasion d’une conférence qu’elle donne pour accompagner la sortie de son livre. Charge mentale, travail, finances, solitude, injonctions autour de la maternité, retard législatif, saturation des centres : derrière les traitements hormonaux et les protocoles médicaux, c’est toute une organisation sociale qui apparaît fragilisée.
Sollicité sur le sujet, le ministère de la Santé confirme d’ailleurs travailler actuellement sur un futur cadre légal autour de la PMA, tout en précisant que celui-ci dépend encore « de la substance de l’avis attendu de la Commission Nationale d’Éthique ».
Dans son livre, Naouelle Tir raconte comment elle a, elle aussi, vécu cette période de perpétuel flottement. Les appels aux laboratoires. Les rendez-vous qui s’enchaînent. Les injections quotidiennes. Le monitoring. Les échographies répétées. L’impression aussi d’entrer dans un monde entièrement nouveau sans véritable mode d’emploi. « Nous n’étions clairement pas préparés », martèle-t-elle encore.
Mais cette absence de préparation concerne également le monde professionnel. Lors de sa conférence, l’autrice insiste longuement sur l’impact du parcours de PMA sur le travail. Disponibilités multiples, rendez-vous imprévisibles, traitements lourds, fatigue physique et émotionnelle : « La FIV demande une disponibilité totale », explique-t-elle. Dans les faits, beaucoup de femmes taisent encore leur parcours à leur employeur ou à leurs collègues. Peur du jugement, peur de l’échec, la fertilité des femmes – et plus encore leur infertilité – reste un sujet que beaucoup continuent à porter dans le silence.
« La FIV demande une disponibilité totale »
Car derrière les injections quotidiennes et les protocoles médicaux, il y a aussi les prises de sang avant d’aller travailler, les échographies calées entre deux réunions, les absences qu’il faut justifier sans vouloir tout raconter, les traitements hormonaux qui épuisent physiquement et émotionnellement. « PMA et travail » faisait d’ailleurs partie des thèmes qui revenaient le plus souvent dans les groupes de parole auxquels le Dr Caroline Schilling, cheffe de service clinique du Service National de PMA au CHL, participait lors de sa formation à Liège. « Comment gérer les contraintes professionnelles », « faut-il le dire à son employeur », « comment faire quand les rendez-vous tombent toujours en journée » : autant de questions qui dépassent largement le seul cadre médical, mais qui demeurent primordiales dans un parcours de PMA.
« Les RH auront un grand rôle à jouer dans l’entreprise », estime Naouelle Tir, qui appelle à une meilleure prise en compte des contraintes concrètes liées aux traitements. Contrairement à la France, qui a adopté en 2025 une loi protégeant spécifiquement les salariés engagés dans un parcours de PMA ou d’adoption, le Luxembourg ne prévoit aujourd’hui aucune disposition équivalente concernant les absences liées aux traitements de fertilité. Au Luxembourg, les absences liées à une FIV relèvent encore du régime général de l’incapacité de travail ou d’arrangements informels avec l’employeur. Il existe bien un cadre général de lutte contre les discriminations, mais aucune protection explicitement centrée sur le parcours de fertilité ou le projet parental.
Le sujet commence toutefois à émerger dans le débat public. Une pétition déposée auprès de la Chambre des députés demandait récemment la mise en place d’autorisations d’absence rémunérées et d’une meilleure protection des salariés ayant recours à la PMA. Pour l’instant, aucun projet de loi concret n’a cependant été annoncé dans ce sens.
Dans ce contexte, certaines femmes choisissent de poser des congés pendant les traitements, d’autres préfèrent cacher entièrement leur parcours professionnellement. « La PMA n’est pas taboue, regardez juste dans cette salle », lançait pourtant Naouelle Tir lors de sa conférence. Une phrase qui dit aussi, en substance, combien le sujet reste encore difficile à verbaliser dans de nombreuses entreprises.
Une demande que le système ne parvient plus à absorber
Au Luxembourg, le sujet reste paradoxalement peu visible, alors même que les demandes augmentent fortement. Au CHL, seul centre national de PMA, le Dr Caroline Schilling évoque une situation devenue difficile à absorber. « On a ouvert l’offre, et la demande a afflué », résume-t-elle. En 2006, le laboratoire réalisait environ 200 ponctions par an. Désormais, le chiffre tourne autour de 720. Et selon les projections internes, il pourrait atteindre entre 1 300 et 1 400 d’ici 2040 si la progression reste linéaire.
Le problème, explique-t-elle, n’est pas uniquement financier. Il est aussi structurel. Recruter des gynécologues spécialisés en PMA reste complexe dans un petit pays où les médecins doivent également assurer des gardes obstétricales et gynécologiques classiques. Du côté du laboratoire, le manque de personnel oblige désormais les équipes à limiter elles-mêmes l’activité afin de maintenir les standards de sécurité et de qualité.
Faute de place ou de délais jugés acceptables, de nombreux couples partent aujourd’hui en Belgique, en Espagne ou en France pour poursuivre leur parcours. Mais personne ne connaît réellement l’ampleur du phénomène.
« On a demandé les chiffres à la CNS, mais on ne les a pas », regrette le Dr Schilling.
Derrière la question médicale se cache aussi celle des inégalités. « On induit actuellement une médecine à deux vitesses », reconnaît la gynécologue. Les patients qui disposent des moyens financiers et de la flexibilité nécessaire peuvent partir à l’étranger, parfois même sans prise en charge. Les autres attendent ; parfois très longtemps.
Une souffrance encore largement sous-estimée
Dans Tu seras une FIV, ma fille !, Naouelle Tir raconte aussi ce que la médecine ne prend pas toujours en charge : les ascenseurs émotionnels, les échecs successifs, les projections permanentes autour du corps et de la maternité. « Chaque transfert d’embryon qui a été un échec m’a laissée au sol », écrit-elle. La souffrance psychologique traverse d’ailleurs l’ensemble du parcours, y compris lorsque la cause initiale de l’infertilité est masculine. « Même quand l’homme a un problème, c’est toujours la femme qui suit le traitement », rappelle-t-elle dans sa conférence.
Au CHL, les équipes observent les mêmes difficultés. Le Dr Schilling évoque régulièrement des patientes obligées d’organiser leur quotidien autour des traitements, parfois sans véritable relais extérieur. La question du soutien psychologique fait d’ailleurs partie des sujets sur lesquels les équipes réfléchissent depuis plusieurs années. Le service dispose aujourd’hui d’une psychologue spécialisée dans les parcours de PMA, dont les consultations sont proposées gratuitement aux patientes. Certains entretiens sont obligatoires dans le cadre de recours à un don, notamment afin d’accompagner les futurs parents dans les questions liées à la filiation ou à l’annonce à l’enfant.
Mais ce soutien reste avant tout pensé comme un espace d’écoute, d’orientation et d’accompagnement ponctuel, davantage que comme un suivi thérapeutique au long cours. Avec un temps de présence limité à 0,15 équivalent temps plein, il ne permet pas aujourd’hui d’assurer un accompagnement approfondi de tous les parcours. Le Dr Schilling explique toutefois que le sujet est bien identifié au sein du service et que des réflexions sont en cours pour renforcer cet accompagnement.
Elle évoque notamment les groupes de parole qui existaient autrefois au CHL autour des parcours de FIV. Pensés comme des espaces d’échange entre patientes et équipes médicales, ils permettaient notamment d’aborder très concrètement les contraintes du quotidien, les traitements, le rapport au travail ou encore la place du couple pendant le parcours. Des initiatives qui ont progressivement disparu faute de disponibilité des équipes et de temps à y consacrer. « Ce serait quelque chose d’utile qu’on aimerait pouvoir remettre en place », explique-t-elle aujourd’hui, consciente que ces parcours dépassent largement la seule question médicale.
Le Luxembourg face à ses contradictions
À cette charge intime s’ajoute désormais une autre réalité : l’évolution des modèles familiaux et des demandes adressées aux centres de PMA. Femmes seules, couples de femmes, recours aux dons, congélation sociale des ovocytes, questions autour de la filiation ou de l’anonymat : le Luxembourg se retrouve aujourd’hui confronté à des sujets qu’il n’a toujours pas véritablement encadrés juridiquement.
Le pays reste en effet l’un des rares en Europe sans loi spécifique sur la PMA. Un projet législatif est en cours de réflexion, mais le calendrier dépend notamment de l’avis attendu de la Commission nationale d’éthique. Si le ministère de la Santé évoque principalement des enjeux de sécurité juridique, de droit international et d’intérêt supérieur de l’enfant, sur le terrain, les préoccupations apparaissent souvent beaucoup plus immédiates : délais, accès aux soins, manque de personnel, accompagnement des patientes et saturation des structures existantes.
Le Dr Schilling insiste d’ailleurs sur le décalage croissant entre les attentes sociétales et les capacités réelles du système. Elle observe aussi combien l’imaginaire collectif autour de la fertilité reste parfois éloigné de la réalité médicale.
« Beaucoup de célébrités qui ont des enfants après 40 ans ont eu recours à des dons d’ovocytes », rappelle-t-elle.
Une réalité rarement dite publiquement, mais qui contribue, selon elle, à entretenir des représentations parfois faussées des possibilités offertes par la PMA.
Pour autant, la gynécologue estime que les lignes commencent à bouger. Le sujet, longtemps considéré comme intime ou secondaire, est désormais davantage présent dans le débat public. Au CHL, plusieurs réflexions sont en cours autour du renforcement des équipes et de l’accompagnement des patientes. « Il y a un réel intérêt pour la problématique », observe-t-elle, évoquant notamment les échanges récents avec les autorités autour des besoins du service.
Même constat du côté de Naouelle Tir, qui voit dans la libération progressive de la parole une évolution essentielle. C’est précisément pour cette raison qu’elle a écrit ce livre : pour que les couples qui traversent aujourd’hui une PMA se sentent un peu moins seuls qu’eux il y a seize ans.
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