Le 3 mars 2026, la Chambre des députés a voté en faveur de l’inscription, dans la Constitution, de la liberté de recourir à l’IVG. Un second vote devra intervenir dans un délai minimal de trois mois, avec la même majorité requise.
Fatima Rougi, présidente du Planning Familial de Luxembourg, revient sur la portée de ce premier vote, sur ce qu’il ne modifie pas à court terme, et sur les dossiers que l’association veut ouvrir pour sécuriser l’accès.
La Chambre des députés a voté en faveur de l’inscription de la liberté de recourir à l’IVG dans la Constitution. Qu’avez-vous ressenti au moment de ce vote ?
Fatima Rougi : Sur le moment, j’ai ressenti une joie immense. J’étais très enthousiaste. J’ai sauté, j’ai crié. Ainhoa (Achutegui, ndlr.), l’ancienne présidente du Planning, était à côté de moi : on s’est serrées dans les bras. Ce plaidoyer, on l’a commencé ensemble en 2021. Mardi, on a exulté de voir que nos efforts, nos combats ont porté leurs fruits.
Si le second vote confirme cette inscription dans trois mois, qu’est-ce que cela changera concrètement pour les femmes au Luxembourg ?
Fatima Rougi : Sur le plan strictement juridique, ce premier vote ne modifie pas la loi applicable. La prise en charge de l’IVG ne change pas immédiatement : les modalités restent celles qui existent aujourd’hui au Luxembourg.
La portée du vote se situe ailleurs. D’abord dans l’ampleur du consensus : seuls six députés ne se sont pas prononcés en faveur du texte, dont deux abstentions. Pour moi, cette majorité indique que le tabou commence à se lever sur ce sujet, et, surtout, qu’il est davantage assumé politiquement.
Ensuite, il y a la question des mots. Au Planning, on cherche à déplacer la manière dont l’avortement est perçu : sortir d’une lecture morale et le traiter comme un acte médical. Concrètement, ce premier vote en faveur de l’inscription de l’IVG dans la constitution nous facilite le travail de terrain, parce que cela réduit la charge et la sensibilité qui entourent encore cette question. On peut ne pas vouloir l’IVG pour soi ; chacun fait ce qu’il veut de son corps. Mais il est important de vivre dans un pays où l’avortement n’est pas diabolisé. Je le dis comme ça : on est passés d’une dépénalisation à une dédiabolisation.
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Le texte parle de « liberté » et non de « droit ». Pour vous, est-ce une avancée solide ou un compromis ?
Fatima Rougi : C’est un compromis. Les avis rendus concluent que, sur le fond, la terminologie ne change pas grand-chose. En ce qui nous concerne, bien sûr, nous aurions préféré le mot « droit », parce que c’est celui qui structure la plupart des formulations juridiques : droit au logement, droit à l’autodétermination. Dire « droit à l’avortement » aurait eu une cohérence. Cela étant, la formulation retenue nous convient aussi. La liberté des femmes à disposer de leur corps est une notion qui s’entend. Et l’activisme du Planning Familial s’est toujours construit sur la recherche de consensus : on avance étape par étape.
La remise en cause des droits reproductifs dans plusieurs pays renforce-t-elle, selon vous, la nécessité d’inscrire l’IVG dans la Constitution ?
Fatima Rougi : Oui. Et ce n’est pas une hypothèse : c’est la raison principale. Ce qui a déclenché notre mobilisation, c’est le retournement de législation aux États-Unis, sur Roe v. Wade. Ça nous a fait peur, car cela a explicitement démontré qu’une loi pouvait être défaite. L’idée, avec une inscription constitutionnelle, c’est de placer le principe dans un cadre plus protégé. C’est envoyer un signal clair : on tient à nos droits, on tient à nos acquis, et on veut les protéger maintenant, avant qu’il soit trop tard.
Dans le contexte géopolitique actuel, avec l’escalade des tensions au Moyen-Orient et la crainte d’un basculement plus large, est-ce que vous redoutez que le second vote, dans trois mois, soit relégué au second plan, voire ajourné, au profit d’autres urgences ?
Fatima Rougi : On ne sait jamais de quoi demain sera fait. Mais, sur ce dossier, la majorité est très large : six députés seulement ne se sont pas prononcés en faveur du texte, dont deux abstentions. Cela réduit le risque d’un retournement politique. Et notre rôle, c’est également d’être là pour suivre les dossiers. Quand on obtient une promesse, on ne l’encaisse pas comme un chèque en blanc : on fait le suivi, on revient sur le sujet, encore et encore. C’est notre manière de travailler, y compris après les campagnes électorales : quand une revendication du Planning est reprise dans un programme et que le parti arrive au pouvoir, on revient vers lui pour demander où en est sa mise en œuvre. L’objectif est simple : éviter que ces engagements restent des promesses de campagne. Sur ce vote-là, on sera au rendez-vous du calendrier.
Dans ce contexte instable, pourquoi est-il essentiel, selon vous, de rester particulièrement vigilants sur les droits des femmes ?
Fatima Rougi : Je garde toujours à l’esprit ces paroles de Simone Weil : les femmes et les personnes minorisées sont toujours les premières victimes quand il y a des crises, qu’elles soient sociales, économiques ou sociétales. Je dis bien minorisées, pas minorités.
Ce sont elles qui payent les frais des crises politiques. Et, en temps de crise, les conservatismes se réveillent. On coupe dans les dépenses de santé, on coupe dans les dépenses publiques. Les premières exposées sont les personnes précaires. C’est pour cela qu’il faut rester vigilants, rester alertes, et rester derrière les textes.
Vous dites vouloir rester positive. Qu’est-ce qui, aujourd’hui, vous donne de l’élan et vous confirme que ce combat avance ?
Fatima Rougi : Parce que, soyons sincères, il n’y a pas beaucoup de raisons de se réjouir, actuellement. Donc chaque petite réjouissance compte. Mardi, je tenais absolument à être devant la Chambre des députés, avec d’autres militants et avec du personnel du Planning, dans la joie et la bonne humeur. On se bat pour cela depuis longtemps.
Et puis : ce type de séquence rassemble. On se retrouve autour d’une cause, on tient une ligne commune, on avance, ensemble. Mardi, c’est certes une petite victoire dans un combat plus large, mais c’est une victoire quand même. Et elle mérite d’être célébrée !
Parmi les dossiers qui restent à traiter, vous évoquez le délit d’entrave à l’avortement. Pourquoi est-ce un sujet pour le Planning Familial au Luxembourg ?
Fatima Rougi : Parce qu’il n’existe pas, aujourd’hui, de statut au Luxembourg sur le délit d’entrave à l’avortement, alors que le dispositif existe en France. Il y a eu des tentatives au Luxembourg, en 2007 et en 2010, sans aboutir.
Le point, pour nous, n’est pas d’ouvrir un conflit sur la clause de conscience. On ne cherche pas à empêcher un médecin de refuser un acte dans le cadre prévu. Le sujet, c’est l’accès et l’information : quand des informations fausses circulent, quand il y a des pratiques de dissuasion, il faut pouvoir sécuriser le parcours.
Garantir l’accès va dans le sens de la démarche constitutionnelle. Et, pour nous, l’inscription dans la Constitution sert aussi de point d’appui : elle permet de travailler sur tous les sujets qui gravitent autour du recours à l’IVG.

©Planning Familial
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