Azélie Fayolle nous l’a rappelé dans l’interview accordée fin février 2026 : « lire c’est déjà prendre position ». Dans son dernier essai Subvertir le male gaze (aux éditions Divergences), l’autrice et chercheuse en littérature française rappelle combien les œuvres façonnent nos imaginaires et, avec eux, notre manière de voir le monde. C’est un fait : ouvrir un livre, c’est déjà déplacer son regard, déplacer ses certitudes. À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, voici huit textes féministes récents ou réédités qui interrogent la violence, le désir, la mémoire et les représentations. Des livres à lire, à annoter, et surtout à mettre entre toutes les mains.

Le Tribunal international des crimes contre les femmes. Un événement fondateur du féminisme, Milène Le Goff (aux éditions Hors d’atteinte)

En mars 1976, quelque 2 000 femmes venues du monde entier se réunissent à Bruxelles pour participer au Tribunal international des crimes contre les femmes, un rassemblement inédit destiné à rendre visibles les violences dont elles sont victimes. Pendant plusieurs jours, des témoignages se succèdent à la tribune du Palais des Congrès. Viol, violences conjugales, stérilisations forcées, prostitution, inégalités économiques ou prison politique : les participantes décrivent des situations que ni les institutions ni les législations ne reconnaissent alors pleinement comme des crimes.

Historienne, Milène Le Goff revient sur cet événement largement oublié. À partir d’archives, de documents et de témoignages, elle restitue le contexte dans lequel ce tribunal a été organisé et les débats qui l’ont traversé. Les interventions y sont regroupées autour de plusieurs catégories de violences, sexuelles, reproductives, domestiques ou politiques, afin de montrer comment ces expériences, bien que situées dans des pays et des contextes différents, participent d’un même système d’oppression.

En redonnant leur place à ces prises de parole, le livre rappelle que la dénonciation collective des violences faites aux femmes ne date pas des mouvements récents. Bien avant les réseaux sociaux ou les hashtags, des militantes venues de différents continents avaient déjà cherché à documenter ces violences et à les inscrire dans une histoire commune des luttes féministes.

Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux, Judith Godrèche (aux éditions du Seuil)

Publié dans le prolongement de sa prise de parole publique, ce texte marque une rupture dans le parcours de Judith Godrèche. L’actrice y revient sur la relation qu’elle a entretenue adolescente avec Benoît Jacquot, et sur le système qui l’a rendue possible. Elle décrit l’isolement, la sidération, l’impossibilité de nommer ce qui se joue sur le moment. Le livre avance par fragments dans les méandres d’une mémoire longtemps restée inaccessible. En reprenant la maîtrise du récit, Judith Godrèche ne cherche pas seulement à raconter ce qui a eu lieu, mais à comprendre comment une industrie entière a pu détourner le regard.

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Les Filles-au-Diable : Retrouver les « sorcières » de Steilneset (1620-2022), Christelle Taraud (aux éditions La Découverte)

En 1621, à Vardø, dans la région du Finnmark, Anne Lauritsdatter est exécutée pour sorcellerie, aux côtés de douze autres femmes. Comme elles, des dizaines seront condamnées et brûlées au cours du XVIIe siècle, au terme de procès aujourd’hui reconnus comme des persécutions misogynes. En 2011, la Norvège inaugure à Steilneset un mémorial en leur honneur, pour inscrire ces violences dans l’histoire collective et reconnaître la réalité de ces exécutions.

Historienne spécialiste des violences faites aux femmes, Christelle Taraud se rend sur ce site en 2022. À partir de cette expérience, elle construit un livre qui mêle enquête historique, réflexion politique et récit personnel. Elle suit les traces de ces femmes accusées, en reconstituant les conditions de leur condamnation et les logiques qui ont rendu ces accusations possibles.

Le livre met en regard ces exécutions avec d’autres violences commises contre les femmes dans différents contextes et à différentes périodes. En croisant les lieux et les époques, Christelle Taraud montre comment ces persécutions s’inscrivent dans une histoire plus large, et interroge ce que leur mémoire continue de produire aujourd’hui.

Une merveilleuse arithmétique de la distance, Audre Lorde (aux éditions Gallimard)

Cette édition rassemble des poèmes écrits dans les dernières années de la vie de la poétesse émricaine Audre Lorde. Elle y évoque la maladie, l’amour, la séparation, la conscience du temps qui reste. L’écriture est dépouillée, attentive aux détails les plus simples. Audre Lorde y affirme la nécessité de dire son expérience depuis sa propre position, sans chercher à la rendre conforme. Ces textes prolongent l’ensemble de son œuvre, traversée par la question de la transmission et par la conviction que la parole peut ouvrir un espace de transformation.

Désirer la violence, Chloé Thibaud (aux éditions Points)

Pourquoi certaines scènes continuent-elles de nous émouvoir alors même qu’elles reposent sur des rapports de force inégalitaires ? De Grease à Kill Bill, des comédies romantiques aux récits de bad boys, Chloé Thibaud examine les images et les histoires qui ont accompagné des générations entières. Elle montre comment la pop culture a contribué à banaliser des gestes présentés comme romantiques, du baiser imposé aux figures masculines violentes érigées en objets de désir.

Journaliste spécialisée dans les questions de culture et de société, l’autrice analyse la manière dont ces représentations façonnent les imaginaires amoureux et influencent les comportements, souvent dès l’enfance. Sans condamner celles qui ont grandi avec ces récits, elle met en évidence les mécanismes par lesquels ces modèles se sont imposés comme des évidences. L’essai propose ainsi de relire ces œuvres à la lumière des violences sexistes et sexuelles qu’elles peuvent contribuer à invisibiliser, et ouvre un espace de réflexion sur d’autres manières de raconter le désir.

Slut Shaming, Ovidie (aux éditions La Découverte)

À la fin des années 1990 et au début des années 2000, la culture dominante intègre progressivement des codes issus de l’industrie pornographique. Le sexe explicite s’invite dans le cinéma d’auteur, les campagnes de mode, les galeries d’art et les plateaux de télévision. Cette période, souvent qualifiée de « porno chic », brouille les frontières entre culture mainstream et pornographie, et participe à la mise en visibilité inédite des actrices X.

Ovidie a traversé cette séquence de l’intérieur. Dans ce livre, elle revient sur ces années et sur la manière dont cette exposition s’est accompagnée d’un mécanisme plus insidieux. Si certaines femmes ont été célébrées, elles ont aussi été jugées, disqualifiées, réduites à leur sexualité. À partir de son expérience personnelle et d’une analyse plus large, elle montre comment le slut shaming s’exerce bien au-delà de l’industrie pornographique, et touche toutes celles qui, volontairement ou non, ont été perçues comme trop visibles, trop libres ou trop sexuelles.

En replaçant ces trajectoires dans le contexte de l’époque et à la lumière des bouleversements introduits par #MeToo, Ovidie analyse la manière dont ces femmes ont été exposées, puis sanctionnées. Le livre met en évidence les logiques sociales qui organisent cette stigmatisation et interroge ce qu’elle produit durablement dans les vies de celles qui en sont la cible.

Marseille trop puissante, Margaux Mazelier (aux éditions Hors d’atteinte)

Pendant cinq décennies, Marseille a été le terrain de luttes menées en marge des institutions, portées par celles qui n’étaient pas toujours désignées pour les conduire. Dans ce livre, la journaliste Margaux Mazellier recueille les récits de trente-trois femmes qui ont agi, chacune à leur manière, pour transformer la ville. Certaines ont rejoint le MLAC pour défendre le droit à l’avortement, d’autres se sont engagées au Planning familial, ont créé des espaces sportifs comme le Drama Queer Football Club, ou se sont organisées en collectifs, à l’image des Cagoles de l’OM.

Toutes ne se définissent pas comme militantes, ni même comme féministes. Mais toutes décrivent la nécessité d’agir, pour soigner, accompagner, défendre, ou simplement occuper une place qui ne leur était pas destinée. À travers leurs récits, apparaît une ville traversée par des inégalités profondes, où les fractures sociales et territoriales ont rendu ces engagements indispensables. Le livre restitue ces trajectoires dans leur diversité, leurs contradictions et leurs conflits, et dessine en creux une autre histoire de Marseille, racontée depuis celles qui l’ont rendue plus habitable.

Subvertir le Male Gaze, Azélie Fayolle (aux éditions Divergences)

Depuis l’Antiquité jusqu’à la littérature moderne, de nombreux récits ont contribué à installer un point de vue masculin comme norme dominante. Dans cet essai, Azélie Fayolle relit ces textes, d’Ovide à Maupassant, en passant par Molière, Laclos ou Zola, pour montrer comment les corps féminins y sont décrits, désirés, jugés. Elle met en évidence la manière dont ces œuvres ont participé à banaliser certaines formes de domination, en les inscrivant dans l’ordre du naturel et de l’évidence.

À travers cette relecture, l’autrice analyse ce que la théorie a nommé le male gaze, ce regard qui organise la représentation des femmes depuis une position masculine. Elle examine comment ce point de vue s’est imposé dans les imaginaires culturels, mais aussi comment il peut être déplacé. Le livre explore ainsi d’autres perspectives apparues plus récemment, qu’elles soient féministes, queer ou minoritaires, et qui proposent d’autres manières de regarder et de raconter.

En confrontant les textes du canon littéraire à ces approches contemporaines, Azélie Fayolle interroge les récits qui ont structuré notre rapport aux corps et au désir. Elle montre comment ces cadres peuvent être remis en question, et comment de nouvelles voix contribuent à élargir les représentations.

Lire aussi : Azélie Fayolle : « lire, c’est déjà prendre position »

Mangeuses, Lauren Malka (aux éditions Les Pérégrines)

Dans ce livre, Lauren Malka explore le rapport des femmes à l’alimentation à travers l’histoire, la culture et les expériences individuelles. Elle montre comment manger a longtemps été associé à des normes morales et sociales strictes, et comment les femmes ont été particulièrement concernées par ces contraintes. En croisant analyse et récits, elle interroge la manière dont le corps féminin est surveillé et régulé, et comment certaines femmes cherchent aujourd’hui à s’approprier à nouveau leur rapport à la nourriture.

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Judith Godrèche

Prière de remettre les lieux en ordre avant de quitter les lieux

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Christelle Taraud

Les Filles-au-Diable Retrouver les "sorcières" de Steilneset (1620-2022)

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Chloé Thibaud

Désirer la violence

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Audre Lorde

Une merveilleuse arithmetique de la distance - poemes 1987-1992 Une merveilleuse arithmetique de la distance - poèmes 1987-1992

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Lauren Malka

Mangeuses - histoire de celles qui devorent, savourent ou se

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Ovidie

Slut Shaming

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Azélie Fayolle

Subvertir le male gaze

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Margaux Mazelier

Marseille trop puissante

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Milène Le Goff

Le Tribunal international des crimes contre les femmes. Un événement fondateur du féminisme

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