Fortement encouragé au Luxembourg, l’allaitement est largement adopté par les jeunes mamans. Mais une question se pose : sait-on vraiment respecter celles qui ne souhaitent pas allaiter ou veulent arrêter, autant que permettre à celles qui souhaitent continuer de le faire, y compris après la reprise du travail ?
Eva accouche de son petit garçon et le met naturellement au sein. Moment magique. Tout se passe bien jusqu’à ce qu’à la maternité, on lui fasse remarquer que son nouveau-né ne prend pas suffisamment de poids. « On me l’a mis dans toutes les positions, rien ne changeait, alors on m’a proposé des bouts de sein en silicone. Mais ils m’ont fait extrêmement mal, j’en pleurais et j’ai, dès lors, redouté la mise au sein », se souvient-elle. À cela s’ajoutent sa cicatrice de césarienne douloureuse puis, au moment de sa montée de lait, fièvre et frissons. Une sage-femme lui apporte finalement un tire-lait. « Je n’éprouvais plus aucun plaisir à allaiter, j’avais juste l’impression d’être une vache et de ne plus avoir le choix. J’ai tenu un mois et demi, puis j’ai fait une mastite et à l’hôpital, alors que j’étais vraiment à bout, on me poussait à continuer. C’est finalement ma gynécologue qui a compris ma détresse, qui m’a déculpabilisée et qui m’a prescrit un traitement pour stopper la lactation. J’ai enfin pu profiter de mon bébé et de la maternité ».
Pression face à l’allaitement… ou simple encouragement ? Lorsque son bébé naît prématurément, Irène tient « à tout prix » à l’allaiter. En quête de conseils et de soutien, elle crée le groupe Facebook Breastfeeding Mums Luxembourg. De son passage à la même maternité qu’Eva, elle ne garde le souvenir d’aucune injonction de la part des sages-femmes, bien au contraire. Deux histoires qui montrent combien le soutien à l’allaitement peut être vécu différemment d’une mère à l’autre.
Un allaitement encouragé, mais qui doit rester un choix
Comme Eva et Irène, nombreuses sont les femmes à tenter l’expérience de l’allaitement au Luxembourg. Selon la dernière étude ALBA 2023, publiée début 2026 et menée par la Direction de la santé, 93,7 % des enfants de moins de deux ans ont reçu du lait maternel au moins une fois après leur naissance. Sept sur dix ont été mis au sein immédiatement ou dans l’heure suivant celle-ci et 54,4 % ont été exclusivement allaités jusqu’à l’âge de six mois. Des chiffres qui ne doivent rien au hasard, car le Luxembourg promeut l’allaitement, « fortement encouragé » au niveau national, au moins pendant les quatre premiers mois. Encourager, soit, mais jusqu’où ?
Promouvoir l’allaitement ne doit jamais signifier l’imposer, Kristel Von Laufenberg
« Promouvoir l’allaitement ne doit jamais signifier l’imposer. La frontière se situe probablement là : informer, proposer et soutenir sans décider à la place de la femme », explique Kristel von Laufenberg, de l’Association Luxembourgeoise des Sages-Femmes. « Certaines peuvent effectivement vivre les conseils répétés comme une pression, particulièrement dans une période aussi vulnérable que le post-partum. Cela doit nous amener, en tant que professionnels, à questionner régulièrement notre manière de communiquer. Notre objectif ne devrait jamais être d’obtenir un allaitement “à tout prix”, mais d’accompagner une mère et son enfant dans un projet qui leur convient ».
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Agnès s’est justement interrogée sur cette limite, à la naissance de son troisième enfant. Son bébé ne prenant pas assez de lait, elle demande, forte de son expérience avec ses précédents enfants, un biberon en complément. « La sage-femme m’a répondu : “Merci de me le demander, car je n’ai pas le droit de vous le proposer.” ». Une réponse qui l’interpelle. « Cela témoigne tout de même d’une philosophie assez pro-allaitement, non ? ». Une impression que Kristel von Laufenberg ne balaie pas : « Il existe effectivement une volonté forte de protéger et de promouvoir l’allaitement dans les maternités ». Et celle-ci va de pair avec les recommandations de l’OMS et de l’UNICEF : peau-à-peau précoce, proximité entre la mère et son enfant, soutien à la mise au sein ou encore absence de compléments non médicalement indiqués chez un nouveau-né allaité. « Ces mesures ont une raison d’être : les premières heures et les premiers jours sont particulièrement importants pour la mise en place de la lactation, et certaines interventions peuvent effectivement fragiliser un allaitement qui débute ». Mais, insiste-t-elle, « aucun protocole ne devrait remplacer l’évaluation individuelle de la situation. Une mère qui rencontre des difficultés importantes ou qui exprime un autre choix doit être entendue ».
Arrêter d’allaiter : écouter les mères sans les culpabiliser
Reste à savoir à quel moment arrêter de proposer de nouvelles solutions. Lorsqu’une mère exprime le souhait d’arrêter, celui-ci peut aussi être celui d’une femme épuisée, qui souffre, pense manquer de lait ou ne voit simplement plus d’issue à ses difficultés. Le rôle de la sage-femme est alors de comprendre ce qui se trouve derrière cette demande et de présenter les possibilités existantes, sans chercher à convaincre à tout prix. « Protéger l’allaitement ne signifie pas culpabiliser les femmes qui ne souhaitent pas allaiter, qui ne peuvent pas le faire ou qui décident d’arrêter. Une femme doit pouvoir recevoir le même respect, la même écoute et des informations permettant de nourrir son enfant de manière sûre, quel que soit son choix. La sage-femme n’a pas à décider à sa place », assure Kristel von Laufenberg.

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Allaitement et reprise du travail : des droits difficiles à exercer
Autre obstacle à l’allaitement : le retour à la vie professionnelle. L’étude ALBA 2023 identifie en effet le travail à temps plein comme un facteur pouvant entraver l’allaitement exclusif jusqu’à six mois. Pourtant, le Luxembourg fait plutôt figure de bon élève sur le papier. Une salariée allaitante bénéficie de deux pauses de 45 minutes par journée de travail, pouvant, sous certaines conditions, être regroupées. Seulement voilà, entre disposer d’un droit et oser – ou pouvoir – l’exercer, il y a parfois un fossé. « Nous rencontrons des femmes qui n’osent pas demander leurs pauses d’allaitement ou qui se sentent mal à l’aise de les prendre. Certaines rapportent des remarques de collègues ou de supérieurs, des plaisanteries, une incompréhension de leur entourage professionnel ou simplement le sentiment qu’elles perturbent l’organisation du service », constate Kristel von Laufenberg.
À cela peuvent s’ajouter des difficultés très pratiques : trouver un endroit adapté pour tirer son lait, pouvoir s’isoler, disposer du temps nécessaire ou encore conserver correctement le lait. Pour son premier enfant, Céline en a fait l’expérience : « Je suis dans une petite entreprise, je pense que j’étais la première dans cette situation et aucun espace adapté n’était prévu. J’ai tiré mon lait dans les toilettes, au besoin, sans vraiment recourir officiellement aux pauses auxquelles j’avais droit », plaisante-t-elle a posteriori. Irène, elle, n’a personnellement rencontré aucune difficulté particulière pour poursuivre son allaitement au travail, mais en a entendu parler sur son groupe Facebook de plus de 950 membres. Une réalité qui dépend beaucoup de l’entreprise, de sa taille et des moyens dont elle dispose, estime-t-elle. « La reprise est déjà un moment difficile : il faut confier son bébé à la crèche, être séparée de lui toute la journée. Si, en plus, on doit arrêter un allaitement qu’on voulait poursuivre parce que les conditions de travail ne le permettent pas, c’est vraiment dommage ».
Sans compter que l’allaitement peut aussi peser sur la trajectoire professionnelle, certaines femmes risquant de passer à côté de postes à responsabilités parce qu’elles sont perçues comme moins présentes ou disponibles. « On ne peut pas encourager les mères à allaiter six mois ou davantage sans créer en parallèle les conditions sociales et professionnelles qui rendent cet objectif réaliste », rappelle Kristel von Laufenberg. Il faudrait donc, selon elle, mieux informer les femmes, mais aussi les employeurs et les équipes, améliorer concrètement les conditions permettant de tirer son lait ou d’allaiter sur son lieu de travail et normaliser davantage l’allaitement après la reprise professionnelle. « La question centrale n’est peut-être pas de savoir comment convaincre davantage de femmes d’allaiter, mais comment permettre à celles qui souhaitent allaiter de pouvoir réellement le faire, aussi longtemps que cela leur convient, sans pression et sans obstacles évitables », conclut la sage-femme.
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