À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, nous avons abordé avec la Ministre de l’Égalité des genres et de la Diversité, Yuriko Backes, l’état des avancées au Luxembourg. Dans un contexte mondial d’inquiétudes persistantes, nous avons évoqué nos points de vigilance et les zones d’ombre qui nous tiennent éveillées.
Au Luxembourg, l’interruption volontaire de grossesse n’a été retirée du Code pénal qu’en 2014 ; soit près de quarante ans après la France, et bien après plusieurs pays européens. Pendant dix années encore, la loi a maintenu un délai obligatoire de trois jours entre la première consultation et l’intervention. Cette disposition n’a été supprimée qu’en 2024. Le 3 mars 2026, la Chambre des députés a validé, à la majorité des deux tiers, l’inscription dans la Constitution de la liberté de recourir à l’IVG. Un second vote devra intervenir dans un délai minimal de trois mois, avec la même majorité requise.
Cette chronologie montre une concentration des avancées sur une décennie. Douze années sépareront la dépénalisation de son ancrage constitutionnel. Dix années auront été nécessaires pour supprimer un délai médicalement contesté. Le Luxembourg a engagé ses réformes tardivement, pour ensuite les accélérer. La formulation retenue pour le texte constitutionnel témoigne à lui seul des équilibres recherchés : en effet, le terme de « droit » a été remplacé par celui de « liberté », condition de la majorité requise. Le processus demeure suspendu à un second vote. Tant que celui-ci n’est pas intervenu, l’inscription reste en suspens.
Dans le même intervalle, les signalements de violences conjugales augmentent. Les chiffres publiés chaque année par la police judiciaire et le parquet alimentent le rapport sur les violences domestiques. En 2025, un Plan d’action national contre les violences fondées sur le genre a été présenté. La même année, le Centre National pour Victimes de Violences a ouvert afin de centraliser un parcours jusque-là trop dispersé. L’Observatoire de l’égalité entre les genres s’est ainsi doté d’une base légale afin de consolider la collecte et l’analyse des données.
Indéniablement la structuration est engagée au Luxembourg, mais elle intervient dans un contexte international instable qui fait froid dans le dos. La révocation, en 2022, de l’arrêt Roe v. Wade (instauré en 1973) aux États-Unis par l’arrêt Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization a rappelé qu’un cadre légal peut être remis en cause. En Europe, les réseaux opposés aux droits sexuels et reproductifs ont renforcé leur visibilité et leur influence. Le Luxembourg ne fait pas exception et évolue, lui aussi, dans ce paysage pour le moins versatile.
L’enjeu, pour le Grand-Duché, ne se limite donc plus seulement à l’adoption de nouvelles dispositions, mais porte aussi sur leur solidité. Sur leur capacité à résister aux alternances politiques et aux pressions idéologiques.
C’est dans cette configuration, où s’entrecroisent temporalité nationale et tensions internationales, que nous avons interrogé Yuriko Backes, Ministre de l’Égalité des genres et de la Diversité. Ses réponses permettent d’éclairer la manière dont le gouvernement entend inscrire ces évolutions dans la durée. Voici l’intégralité de notre entretien.

Yuriko Backes, ministre de la Défense, ministre de la Mobilité et des Travaux publics, ministre de l’Égalité des genres et de la Diversité
Dans plusieurs pays européens, on observe une polarisation croissante autour des questions de genre et une diffusion de discours anti-féministes. Au Luxembourg, constatez-vous une évolution comparable ? Sur quels éléments concrets vous fondez-vous ?
Yuriko Backes : Le Luxembourg n’est pas une île. Nous ne sommes pas épargnés par les tendances anti-féministes et anti-queer qui traversent le monde. Je crains que l’inscription du droit à l’IVG dans la Constitution luxembourgeoise ait révélé que beaucoup de gens considèrent encore le féminisme comme un gros mot, et ignorent le fait que l’égalité entre femmes et hommes n’est pas encore chose acquise.
Le rapport 2025 du Forum économique mondial suggère qu’il faudra encore 123 ans pour atteindre la parité totale, tandis que UN Women estime qu’il faudra près de 300 ans pour combler l’écart au niveau mondial. En Europe, selon le European Institute for Gender Equality (EIGE), il faudra encore 50 ans pour atteindre l’égalité entre les femmes et les hommes. Il ne s’agit pas d’une science exacte, mais c’est quand même inquiétant.
Neil Datta, directeur du Forum parlementaire européen pour les droits sexuels et reproductifs (EPF), suit depuis plus de vingt ans l’essor des réseaux opposés aux droits fondamentaux. Dans son dernier rapport, intitulé La Nouvelle vague (2025), il tire la sonnette d’alarme : en seulement cinq ans, ces mouvements ont récolté 1,18 milliard de dollars en Europe, soit bien plus que les 707 millions levés sur toute la décennie précédente. Désormais mieux structurés, plus stratégiques et solidement implantés dans le paysage politique, ils poursuivent un objectif précis : transformer les lois et les institutions afin de restreindre les droits, en particulier ceux des femmes, et de fragiliser les démocraties européennes.
Ces chiffres nous montrent qu’il n’est en aucun cas acceptable de rester passif face au backlash. Nous devons nous engager sans faille pour des droits humains fondamentaux, qui sont les mêmes pour toutes les personnes, quelle que soit leur identité de genre.
Dans le débat public luxembourgeois, certains partis adoptent des positions très critiques sur les questions de genre. Est-ce que cette polarisation influence, même indirectement, l’agenda ou le rythme des politiques d’égalité?
Yuriko Backes : Oui et non. En tant que gouvernement, et moi personnellement en tant que ministre de l’Egalité des genres et de la Diversité, nous ne pouvons pas laisser des extrémistes influencer notre action publique au point de nous rendre plus prudents. Nous avons un programme de coalition, nous avons adopté des plans d’actions nationaux, que nous mettrons en œuvre. Permettez-moi d’être très clair : nous ne reculerons pas d’un seul millimètre en matière de protection des droits des femmes et des filles. Nous avons parcouru un long chemin ! Mais notre mission pour atteindre une égalité réelle et des chances égales, dans tous les domaines de la vie et de la société, n’est pas encore accomplie.
L’IVG est légal au Luxembourg depuis 2014. Dix ans plus tard, qu’est-ce qui reste, selon vous, fragile : le cadre légal, l’accès réel, ou l’acceptabilité sociale ?
Yuriko Backes : Je pense que nous avons plutôt bien progressé, tant sur le plan légal que sur celui de l’accès et de l’acceptation par la société. Le délai de réflexion obligatoire de 3 jours entre la première consultation et l’IVG a été supprimé l’année dernière pour simplifier l’accès à l’avortement et pour renforcer l’autonomie des femmes. Ce qui me semble essentiel, c’est de rester attentif à ce qui se passe à l’étranger en matière de remise en cause de l’accès aux services de santé sexuelle et reproductive. C’est précisément pour cette raison que certains, au Luxembourg, ont plaidé pour l’inscription du droit à l’avortement dans notre Constitution : afin de protéger l’autonomie corporelle des femmes, aujourd’hui comme demain.
Le premier Plan d’action national contre les violences fondées sur le genre a été présenté en 2025 et les signalements de violences domestiques ont augmenté. Comment analysez-vous cette hausse ? Meilleure identification ou aggravation du phénomène ?
Yuriko Backes : Les signalements de violences conjugales n’ont cessé d’augmenter ces dernières années. Il est difficile de déterminer si cette hausse reflète une augmentation des actes de violence ou une meilleure information et sensibilisation du public et alors une dénonciation accrue de la part des victimes.
En complément de notre premier plan d’action national contre les violences fondées sur le genre, nous avons ouvert, en avril 2025, le Centre National pour Victimes de Violences (CNVV). Il s’agit d’une étape cruciale supplémentaire dans la lutte contre les violences sexistes. Le CNVV propose un accès inconditionnel, un accueil professionnel, une écoute bienveillante et une prise en charge ambulatoire sur place et garantit dans les meilleurs délais un accueil aux urgences à toute victime, majeure ou mineure, de toutes formes de violences (physiques, sexuelles, psychiques).
L’objectif de ce projet novateur est l’amélioration du parcours d’une victime de violences par une équipe pluridisciplinaire qui offre, en un seul endroit, une aide et une possibilité de prise en charge globale en coopération avec d’autres partenaires opérationnels. Cette prise en charge repose sur quatre piliers : soutien psychosocial, assistance médicale, intervention policière et dépôt de plainte, information juridique. A partir du mois de mai, le centre sera ouvert 24 heures sur 24, sept jours sur sept.
Les données existent mais restent fragmentées. Le gouvernement envisage-t-il un dispositif statistique public plus lisible et consolidé sur les violences conjugales et les féminicides ?
Yuriko Backes : Nos statistiques sont publiées chaque année en collaboration avec de nombreux acteurs, parmi lesquels la police judiciaire et le parquet. Elles alimentent le rapport annuel sur les violences domestiques, qui nous offre une bonne vision des évolutions et des besoins potentiels. Récemment, l’Observatoire de l’égalité entre les genres, un outil essentiel pour recueillir et analyser les données liées à l’égalité de genre, s’est doté d’une base légale. Il s’agit d’une avancée majeure, car c’est seulement en disposant des données nécessaires que nous pouvons adapter notre action publique en conséquence. Les données, dont celles au sujet des violences, peuvent être consultées sur le site mega.public.lu.
Nous œuvrons actuellement à l’extension du périmètre de l’Observatoire, afin qu’il intègre à l’avenir non seulement des données relatives à la violence domestique, mais également des informations plus larges concernant les violences fondées sur le genre. Nous mettrons de plus en relation les données administratives avec celles provenant d’enquêtes spécifiques.
Une telle approche constitue une avancée majeure, car la complémentarité de ces sources de données offrira une vision plus complète du phénomène, en intégrant notamment la part des violences non déclarées, des faits que les victimes ne signalent pas aux autorités, mais qu’elles acceptent de mentionner dans le cadre d’enquêtes spécifiques.
Au Luxembourg, la commission d’une infraction en raison du sexe ou du genre de la victime, comme un féminicide, peut être réprimée plus sévèrement grâce à l’article 80 du Code pénal, qui a introduit par la loi du 28 mars 2023 la circonstance aggravante applicable à toute infraction commise avec un motif discriminatoire énuméré à l’article 454 du Code pénal, dont le sexe. Ainsi, en cas de violence basée sur le genre (indépendamment du sexe de la victime), l’auteur peut être condamné au double du maximum de la peine et de l’amende prévue pour l’infraction. C’est sur cette base que des données spécifiques par rapport au féminicide seront collectées et publiées au niveau du rapport violence et de l’Observatoire.
Certaines situations exposent davantage les femmes à la précarité, notamment la monoparentalité ou les carrières hachées. Quelles mesures récentes ont eu un impact mesurable sur cette réalité ?
Yuriko Backes : Il est vrai que la monoparentalité et les interruptions de carrière touchent particulièrement les femmes. Conscient de cette situation, le MEGA mène actuellement un projet visant à analyser la situation socio-économique des femmes par rapport aux hommes afin d’identifier d’éventuels leviers d’action spécifiquement bénéfiques pour les femmes en situation de précarité. Parmi d’autres leviers importants, je me permets de citer des mesures du gouvernement comme la réforme du congé parental ou encore les subventions liées à la garde d’enfants qui permettent une meilleure flexibilité et qui facilitent l’accès à l’emploi. Un des domaines d’intervention du programme Actions Positives du MEGA est également la promotion d’un environnement de travail permettant de concilier au mieux les responsabilités professionnelles et la vie personnelle.
Dans ses travaux le MEGA combine deux approches : une approche intersectionnelle qui permet de repérer des situations où plusieurs formes de vulnérabilités se cumulent, et une approche transversale visant à intégrer systématiquement la dimension du genre dans la définition de politiques publiques. Il est vrai que cela nécessite la contribution de divers acteurs et que les impacts mesurables prennent du temps. Je continue à m’engager pour que cette réalité change.
Le Luxembourg se présente comme progressiste en matière d’égalité. Sur quels sujets estimez-vous que le pays reste encore profondément conservateur, et quelles décisions politiques concrètes devraient être prises à court terme ?
Yuriko Backes : Je ne pense pas qu’il existe un domaine dans lequel le Luxembourg reste politiquement conservateur. Au cours de la dernière décennie, et aussi bien au-delà, nous avons franchi des étapes décisives pour adapter nos dispositions légales à la réalité de la société et à la vie des citoyennes et citoyens : le mariage pour toutes et tous, l’accès légal et sécurisé à l’avortement, le congé parental, ou encore la réforme du cadre juridique de l’adoption.
Bien sûr, nous devons rester vigilants. Lorsque nous observons ce qui se passe dans certains autres pays, nous ne pouvons pas nous permettre de tenir ces progrès pour acquis. Il nous faut défendre en permanence les droits fondamentaux ! Nous savons pertinemment que certaines personnes ou certains mouvements souhaitent faire marche arrière. Notre devoir, envers les générations futures, est de leur répondre clairement : Nous ne reculerons pas !
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