Fondatrice de L’Effrontée, premier média féministe luxembourgeois sur Instagram, Alice Welter vient de recevoir le Prix Anne Beffort décerné par la Ville de Luxembourg.

À travers une veille quotidienne de l’actualité, des témoignages et un travail de décryptage du traitement médiatique, elle documente ce que beaucoup continuent de minimiser: l’invisibilisation des femmes, la banalisation des violences et la façon dont les médias racontent encore trop souvent ces histoires. ELLE Luxembourg l’a rencontrée.

Vous venez de recevoir le prix Anne Beffort. Concrètement, qu’est-ce que cela change pour vous ?

Je suis évidemment honorée. C’est une reconnaissance importante, surtout parce qu’elle vient d’une institution. Mais dans mon quotidien, ça ne change pas ma façon de travailler. L’Effrontée reste ce que c’est. Toutefois je vois cela comme une forme de validation. Le fait que ce soit décerné par le conseil communal, par la Ville, ça dit que ce travail-là compte aussi dans le débat public.

Qui êtes-vous, et comment est né votre compte : L’Effrontée ?

Après avoir été confrontée au sexisme dans plusieurs environnements professionnels, j’ai eu envie de créer L’Effrontée pour continuer à faire de l’information. Pensé d’abord comme un simple compte Instagram, le projet prend une autre dimension lorsque des lectrices m’écrivent en nombre pour partager leurs expériences. C’est à ce moment-là que j’ai compris que le projet dépassait ma trajectoire personnelle et touchait un besoin collectif.

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Le traitement médiatique reservé aux femmes reste profondément biaisé. On peut être factuel sans être sexiste ou misogyne ; ce n’est pas incompatible

Les témoignages occupent une grande place dans votre travail. Pourquoi ?

Ils arrivent souvent par vagues. Il y a eu une période autour des thermes, puis autour des violences gynécologiques et obstétricales. Un témoignage en entraîne d’autres. Je ne dirais pas que L’Effrontée « libère la parole », parce que les femmes parlent déjà. Le problème, c’est plutôt que leur parole n’est pas reçue ni entendue. Le compte est surtout un espace où ces récits peuvent être déposés, rendus visibles.

Par moment, j’en reçois des centaines, ce qui est très lourd, émotionnellement. J’ai fait une pause volontairement. Mais c’est quelque chose que je veux continuer.

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Vous faites également beaucoup de curation de contenus. Pourquoi est-ce central pour vous ?

Parce que le traitement médiatique reste profondément biaisé. On peut être factuel sans être sexiste ou misogyne ; ce n’est pas incompatible.

La plupart des médias continuent d’invisibiliser les femmes, surtout comme expertes en économie ou en politique. D’autres ont presque systématiquement recours à l’objectification ou au sensationnalisme autour des féminicides, le traitement des violences sexuelles où la victime devient presque la suspecte. On fouille sa vie, son passé, son comportement. Les médias ont une énorme responsabilité. Mon rôle est de sensibiliser à ces traitements médiatiques et de montrer qu’on peut informer de manière rigoureuse sans dévaloriser ni soupçonner les femmes qui témoignent. Je sais que je ne me fais pas que des amis… mais c’est vraiment nécessaire.

Pensez-vous que le Prix Anne Beffort est un signal politique ?

Je l’espère. Dans d’autres pays, on voit la censure, les pressions sur les journalistes, la concentration des médias. Le fait qu’un média féministe, né sur Instagram, reçoive un prix décerné par la Ville, c’est un bon signe. J’espère que ce n’est pas seulement symbolique.

La polarisation entre féminisme et masculinisme vous inquiète-t-elle ?

Je ne suis pas désespérée, mais pas naïve non plus. Il y a clairement un backlash. C’est souvent ce qui se passe quand un groupe gagne des droits. Les jeunes femmes sont de plus en plus féministes, et en face, certains jeunes hommes sont de plus en plus radicalisés, notamment à cause des algorithmes, du porno, des contenus masculinistes. Ça façonne leur vision des femmes. C’est une culture du viol qui se diffuse.

Quelles sont les thématiques qui provoquent le plus de réactions hostiles ?

La transphobie, de très, très loin. Dès que je publie sur les personnes trans, les commentaires explosent. Il y a aussi le racisme : quand l’auteur d’un féminicide ou d’un viol a un nom à consonance étrangère, les commentaires deviennent très vite violents.
Et puis il y a l’antiféminisme quand un post devient viral.
Le souci est que les algorithmes enferment chacun dans sa bulle. On est tous nourris d’idées qui confirment ce qu’on pense déjà. Et quand un contenu traverse les bulles, ça explose.

Comment gérez-vous les attaques ?

Au début, je répondais. Maintenant, je prends beaucoup de distance. J’ai mis en place des filtres. Je lis peu les commentaires. Quand une critique est construite, je me remets en question. Mais les insultes, je les laisse passer.

Si L’Effrontée s’arrêtait demain, qu’est-ce que vous aimeriez qu’il en reste ?

J’aimerais que ça ait donné un élan. Que des femmes, des personnes, aient eu envie de dénoncer, de ne plus accepter.

Le mot « effrontée », initialement, m’a été lancé comme une insulte. Quand j’ai décidé de créer ce compte, j’ai voulu retourner ce mot, sa signification. Si être effrontée, c’est refuser d’être dénigrée, alors oui, soyons effrontées.

Vos projets pour 2025 ?

Je voudrais lancer une chronique sur abonnement, en parallèle d’Instagram. Un contenu payant, accessible, pour voir si ça peut fonctionner. Et continuer L’Effrontée, bien sûr.

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