Après quatre ans d’absence, Euphoria revient avec une saison 3 plus sombre, plus violente et déjà très commentée. Entre virage western, trajectoire chaotique de Rue et rupture de ton assumée, le premier épisode relance la série HBO sur des bases instables.
Il y a, au début du premier épisode de la troisième saison d’Euphoria, longtemps repoussée, une scène qui offre peut-être, sans le vouloir, la métaphore parfaite de ce qu’est devenue la série.
Rue (Zendaya), sortie du lycée depuis quelques années et désormais chargée de faire passer du fentanyl de part et d’autre de la frontière mexicaine pour rembourser l’énorme dette qu’elle doit à la trafiquante Laurie (Martha Kelly), tente de franchir le mur frontalier en voiture pour rentrer aux États-Unis. Elle parvient à lancer le véhicule sur deux rampes installées à cet effet par un garde corrompu. Mais la voiture reste coincée tout en haut, en équilibre instable, jusqu’à ce que Rue réussisse à s’extraire de l’habitacle et à redescendre seule du côté américain.
Cet équilibre précaire, c’est à peu près exactement l’état dans lequel se trouve Euphoria dans ce premier épisode de sa troisième — et peut-être dernière — saison. La vie des anciens élèves d’East Highland High School est instable, surtout celle de Rue, qui tente de redresser la barre en se tournant vers le christianisme, sans parvenir à quitter la route métaphorique qui la mène tout droit à sa perte. Sur le plan créatif aussi, Euphoria vacille. Sam Levinson, qui signe l’écriture et la réalisation de cette première, essaie ambitieusement de nous remettre à niveau avec une galerie de personnages presque trop nombreuse, chacun évoluant dans une réalité totalement différente. Les changements de ton ne s’emboîtent pas toujours. Dans ses meilleurs moments, cette heure de télévision est tendue, rugueuse, imprévisible — des qualités qui s’imposent surtout lorsque le récit reste centré sur Rue. Dans ses pires moments, elle nous oblige à suivre ce qui se passe entre Cassie et Nate, qui semblent clairement vivre dans une réalité parallèle, voire sur une autre planète.
Il n’est pas étonnant qu’Euphoria donne aujourd’hui l’impression d’être une autre série. Jadis, on pouvait encore la décrire, à peu près justement, comme une série de lycée. Mais le portrait parfois surréaliste, souvent éprouvant, que Levinson dressait de l’adolescence à Los Angeles est devenu beaucoup plus difficile à classer maintenant que ses personnages principaux foncent dans l’âge adulte. Et puis beaucoup de choses se sont passées depuis la fin de la saison 2, diffusée en février 2022, avant une interruption de quatre ans. Il y a eu notamment la disparition de trois personnes liées à la série : Angus Cloud, qui interprétait Fezco et est mort d’une overdose accidentelle en 2023 ; le producteur Kevin Turen, décédé subitement la même année d’une crise cardiaque ; et Eric Dane, mort en février des suites d’une insuffisance respiratoire provoquée par la SLA. Tous trois ont été salués par un carton d’hommage à la fin de l’épisode. En 2026, Euphoria n’avait pas d’autre choix que de s’adapter, et de ne plus ressembler tout à fait à ce qu’elle était.
Rue au centre d’un retour plus brutal
Ce qu’elle évoque désormais, plus que tout, c’est un western — et c’est intentionnel, comme Levinson l’a expliqué au New York Times. Le rôle de mule que tient Rue l’emmène régulièrement dans les paysages poussiéreux du Mexique et du Texas, où elle trouve brièvement refuge dans la ferme des Miller, une famille chrétienne ultra-conservatrice. Mais d’autres éléments de ce premier épisode participent aussi de cette esthétique. Levinson a élargi le format de l’image à 2.20:1, soit le même ratio que celui de nombreux classiques du genre. On entend Waylon Jennings sur la bande-son. L’affrontement entre Rue et un patron de club de strip-tease, un homme au nom symboliquement très chargé, Alamo Brown (Adewale Akinnuoye-Agbaje, oui, l’ancien Mr. Eko de Lost), se termine avec une pomme qu’on lui tire au-dessus de la tête, dans une scène qui rappelle les duels des westerns spaghetti. La séquence franchement écœurante où Rue avale pour la première fois une quantité absurde d’ovules de drogue évoque aussi celle de Cool Hand Luke où le personnage doit avaler cinquante œufs. Ce n’est pas un western, à proprement parler, mais on y suit quand même un personnage de Paul Newman en rébellion contre l’autorité — une forme de cow-boy, donc. Au passage, si vous vous demandiez au bout de combien de temps le premier épisode d’Euphoria donne envie de vomir, la réponse est : quatorze minutes.
Rue elle-même, imprudente et hors-la-loi, tient d’ailleurs du cow-boy. Ou alors de Caine dans Kung Fu, une figure errante qui traverse le monde. À moins qu’elle ne soit simplement une conductrice Uber qui traverse le monde — après tout, même Caine aurait besoin d’un job alimentaire aujourd’hui. Quoi qu’il en soit, Levinson semble vouloir dire que, même dans le bon vieux Los Angeles urbain, tout fonctionne désormais comme dans l’Ouest sauvage : les règles bougent sans cesse, quand elles existent encore, et chacun essaie de prendre ce qu’il peut tant qu’il est encore temps. « Cette ville s’effondre », lance à Rue un passager Uber à la voix grave pendant qu’elle le conduit dans L.A. « Il faut que quelqu’un fasse quelque chose contre la criminalité. » Dans le moment le plus drôle de l’épisode, la caméra pivote et révèle que l’homme porte un costume de Batman.
Pendant ce temps, Maddy (Alexa Demie) travaille désormais comme assistante d’un manager, aidant acteurs et influenceurs à construire leur image. Elle multiplie les efforts sans que cela se traduise vraiment financièrement. Lexi (Maude Apatow), sans surprise, travaille sur un plateau de studio pour une showrunneuse influente incarnée par Sharon Stone. Le soap nocturne que supervise son personnage, Patricia Lance, L.A. Nights, ressemble davantage à Melrose Placequ’à ce qu’on voit aujourd’hui en streaming ou à la télévision, et sa writers’ room, peuplée de scénaristes outrageusement progressistes qui ponctuent tout de claquements de doigts, a tout du cauchemar d’un fanatique MAGA. Levinson vise clairement ici la satire hollywoodienne, et je ne suis pas encore convaincue qu’il y ait de la place, le dimanche soir sur HBO, pour deux séries qui s’aventurent sur ce terrain. La saison 3 de The Comeback s’en charge déjà très bien, sans parler de Hacks ou de The Studio sur Apple TV+. Il paraît aussi très probable que Lexi finira par glisser sa propre vie dans une intrigue de L.A. Nights, ce qui, espérons-le, nous vaudra Our Life: The Series.
Cassie et Nate, jusqu’à la caricature
Même les personnages mentionnés sans apparaître à l’écran semblent compromettre leur morale, leur dignité, ou les deux. On apprend par Maddy que Jules travaille comme sugar baby. Fezco est toujours vivant, mais en prison, où il se languit de Lexi, qui ne prend même pas la peine de l’appeler. Et puis il y a Nate (Jacob Elordi) et Cassie (Sydney Sweeney), qui… enfin, je ne saurais trop insister : quoi ?
D’après l’article du New York Times évoqué plus haut, Sweeney aurait appelé Levinson avant la saison 3 pour lui dire : « Fais-moi juste une faveur : assure-toi que Cassie soit complètement folle. » Eh bien, mission accomplie. Dans cette saison 3, Cassie a totalement basculé, et pas forcément d’une manière cohérente avec ce qu’on connaissait du personnage. Dans ce qui ressemble clairement à un commentaire méta sur l’obsession médiatique autour du corps de Sweeney, mais aussi sur ses supposées inclinations politiques conservatrices, Cassie vit désormais, selon Rue, dans « une bulle pavillonnaire de droite, à se prendre pour un dieu sur TikTok ». Quand on la découvre, elle est déguisée en chiot sexy, à quatre pattes, bouche ouverte et langue pendante, uniquement pour faire grimper son profil sur les réseaux sociaux.
Elle et Nate, en pleine préparation de leur mariage, vivent dans une immense maison de banlieue absurde, dont la décoration semble figée depuis le 11 septembre. Ont-ils hérité de cet endroit ? L’ont-ils délibérément aménagé comme ça ? Ou Levinson cherche-t-il simplement, de manière ostentatoire, à montrer que Nate et Cassie essaient d’habiter la version de la réussite que la société leur a vendue ?
Nate a repris l’entreprise de construction autrefois dirigée par son père, Cal (Dane), qui est vraisemblablement toujours en prison. Il est très stressé par un programme immobilier destiné aux seniors. « Un boomer meurt toutes les quinze secondes », explique-t-il à un investisseur potentiel. « Si vous vous projetez dix ans plus tard, c’est un raz-de-marée de morts. » Rien, manifestement, ne fait saliver le capitalisme américain comme la promesse d’un raz-de-marée de morts rentable.
Bref, Cassie et Nate — qui conduit un Cybertruck, détail qui a failli me faire recracher mon chardonnay par les deux narines — sont devenus de parfaits connards. Bien sûr, on peut objecter qu’ils l’ont toujours été, faisant systématiquement passer leurs propres besoins avant ceux des autres. Mais les deux premières saisons les traitaient avec un minimum de nuance, en montrant leurs failles émotionnelles et les circonstances qui les poussaient à se montrer sur la défensive, et oui, aussi égoïstes. Dans ce premier épisode de la saison 3, ils deviennent des caricatures à peine incarnées, sortes de porte-manteaux sur lesquels on accroche plusieurs obsessions culturelles, notamment la fascination américaine pour l’argent. Cassie est déterminée à ouvrir un OnlyFans pour financer 50 000 dollars de fleurs de mariage. « Je n’ai pas attendu toute ma vie pour avoir un mariage de ghetto », dit-elle très sérieusement, pendant un dîner entouré d’environ quatre-vingt-dix-sept bougies allumées, pour une raison quelconque. Cassie est peut-être folle, mais elle est aussi mesquine et idiote, deux traits que je ne lui prêtais pas jusque-là. Enfin, pas en permanence.
De la même manière, l’idée que Nate soit en train de devenir son père ne tient pas complètement. C’est lui qui a livré Cal à la police dans la saison 2 : n’essaierait-il pas, au contraire, de tout faire pour ne pas suivre sa trace ? Ou Levinson veut-il suggérer que cette répétition est inévitable ? Dans tous les cas, le couple paraît beaucoup trop jeune pour mener cette existence, ce qui rend leur intrigue encore plus peu crédible. À ce stade, Cassie et Nate ne vivent pas seulement dans une « bulle pavillonnaire de droite ». Ils semblent appartenir à une autre série que le reste d’Euphoria.
Au milieu de tous ces comportements absurdes, il apparaît pourtant clairement que Levinson cherche malgré tout à conduire la série vers une forme de rédemption, en particulier pour Rue. Après son passage à la ferme des Miller, elle pense souvent à eux et à leur existence apparemment idyllique, coupée du monde. Ils n’ont pas internet. Peut-on seulement imaginer un tel bonheur ? Elle commence à se demander si elle ne devrait pas embrasser la religion. « Je ne serai jamais amie avec une chrétienne », dit Lexi à Rue après que celle-ci lui a parlé des Miller. « Pourquoi ? », demande Rue. « Parce qu’ils jugent les autres », répond Lexi — une réplique involontairement ironique, qui aurait très bien pu sortir de la bouche d’Hannah Horvath, et je le dis comme un compliment.
Il est étrange qu’au cours de sa conversation en flash-back avec Ali — Colman Domingo, toujours formidable dans ses scènes en tête-à-tête avec Zendaya — Rue s’empresse de s’en prendre à tout ce que la Bible contient de contraire à ses propres valeurs, alors que, dans le présent, elle ne commente jamais le fait que ces Miller si « merveilleux » dans leur christianisme affichent visiblement des préjugés anti-mexicains. Cela ne devrait-il pas la heurter, elle qui est elle-même une femme racisée ? Je ne suis pas non plus convaincue qu’à ce stade Rue croie réellement en Dieu. Plus que tout, elle semble avide d’une transformation personnelle qu’elle ne sait pas accomplir seule. « C’est la beauté de ce pays qu’on appelle l’Amérique », lui dit Alamo, faisant naître un éclat d’optimisme dans ses yeux d’ordinaire embués par la drogue. « Tout le monde peut se réinventer. »
À cet instant, comme Rue l’expliquera plus tard à Alamo, elle se demande si Dieu ne l’a pas guidée jusqu’à ce bordel et jusqu’à cet homme, qui annonce fièrement qu’il est « dans le business de la chatte » — perspective qui, pour Rue, a quelque chose de séduisant, tant elle cherche à échapper à cette vie de servitude narcotique au service de Laurie. Encore faut-il savoir si l’entourage d’Alamo a envie de la voir entrer dans ce business-là, à commencer par Bishop (Darrell Britt-Gibson), qui se méfie d’elle d’emblée. Si Dieu a vraiment conduit Rue jusqu’ici, je ne suis pas certaine que ce soit pour lui offrir une chance de se réinventer.
Et même si c’était le cas, Rue peut-elle encore réellement se réinventer, ou est-elle déjà trop perdue ? Pour l’instant, comme cette voiture suspendue au sommet du mur frontalier, sa réinvention — ou sa rédemption — semble pouvoir basculer dans un sens comme dans l’autre.
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