Directrice de création textile maison chez Hermès, Florence Lafarge imagine plaids et étoffes comme des objets sensibles, conçus pour durer. Elle raconte son rapport à la matière, aux savoir-faire artisanaux et aux techniques venues du monde entier.

Entre intuition, excellence artisanale et inspirations glanées à travers le monde, la directrice de création textile maison pour Hermès dévoile sa vision sensible du textile.

Vous évoluez dans le monde de l’artisanat depuis plus de trois décennies, et chez Hermès depuis 2009. Qu’est-ce qui a révélé votre vocation et nourrit votre exigence dans la création ?

Ma vocation tient sans doute à une éducation très instinctive du regard et de la matière. J’ai grandi entre plusieurs pays, entourée d’objets venus de cultures différentes. Sans le savoir, cela a formé mon œil et ma sensibilité. Très tôt, je me suis habituée à une diversité des matières et des textures. Cette curiosité ne m’a jamais quittée. Aujourd’hui encore, ce qui me nourrit, c’est cette attention aux savoir-faire et ce dialogue constant avec eux. Le textile est devenu pour moi un terrain d’échange universel.

Comment vous êtes-vous formée ?

J’ai commencé à l’École Boulle, où j’ai découvert les savoir-faire derrière les objets. On y apprend très tôt le dessin, la couleur et le travail en atelier. Je suis ensuite passée par la mode, qui m’a apporté la structure, la coupe et le rapport au volume. Très vite, le textile s’est imposé. J’avais besoin de comprendre les matières. À l’ENSCI, j’ai approfondi l’apprentissage de la chaîne et la trame. Le fait d’avoir pratiqué me permet aujourd’hui de dialoguer aussi bien avec les ateliers que l’industrie. C’est un langage universel.

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Le textile est un terrain d’échange universel

En tant que directrice de création textile maison chez Hermès, quelle est votre mission principale ? Et comment votre regard s’inscrit-il dans les collections ?

Lorsque je suis arrivée chez Hermès, l’univers textile de la maison n’avait pas encore l’ampleur d’aujourd’hui. J’ai été invitée à ouvrir de nouveaux territoires : explorer la maille, les plaids imprimés, l’architecture du tissu : sa structure, son volume, sa tenue. L’idée n’était jamais décorative, mais liée à l’usage : comment un textile tombe, vit et accompagne le quotidien. Ma mission a consisté à développer une véritable signature textile, à travers de nouvelles matérialités et une attention constante à l’usage.

Comment cette réflexion autour de l’usage s’exprime-t-elle aujourd’hui chez Hermès ?

Elle s’est intensifiée : créer pour les enfants comme pour les adultes, penser la vie intérieure comme extérieure. Chez Hermès, fonction, matière et dessin restent indissociables. Chaque objet est conçu pour durer et embellir avec le temps. Le H, symbole intemporel de la Maison, incarne aussi cette continuité.

À Milan cette année, Hermès dévoile de nouvelles explorations textiles. Quelle émotion voulez-vous procurer à travers ces nouveautés ?

À Milan, il ne s’agit pas uniquement de nouveautés, mais d’hybridations. Nous transformons des techniques déjà explorées en y introduisant des éléments inattendus, comme un plaid à franges de cuir velours, évoquant le mouvement, le voyage et l’aventure. L’émotion recherchée est avant tout sensorielle : celle d’un départ, d’un paysage, d’une lumière. Nous voulions créer des pièces qui racontent une atmosphère.

Comment crée-t-on cette tension entre maîtrise et émotion ?

L’émotion est d’abord intuitive, mais elle ne peut exister que si le savoir-faire est parfaitement maîtrisé. Tout repose sur un travail précis des nuances, des intensités et des textures. Avec le plaid Crescendo, nous avons exploré des tonalités profondes, terre, mer, sable, encre, pour inscrire le projet dans une matérialité plus essentielle. Lorsque nous maîtrisons une matérialité, notamment avec l’atelier au Népal, nous pouvons réinterpréter autrement des éléments déjà explorés.

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Le textile accompagne, protège, enveloppe

Parlez-nous des nouveaux plaids au cœur de cette collection.

Chaque plaid raconte une histoire différente. Le travail autour du pojagi, utilisé pour le plaid H Letter, me touche particulièrement. Cette technique traditionnelle coréenne, entièrement réalisée à la main, demande environ trois mois de travail et incarne une forme rare de patience et de précision. J’aime aussi les techniques de teinture à réserve, comme le Clamp & Dye, où le motif naît directement du geste. Tout se fait par la teinture, jamais par l’impression, et c’est aussi ce qui crée la beauté du résultat.

Comment cet équilibre entre héritage et perspective globale nourrit-il votre création aujourd’hui ?

Cet équilibre repose sur le respect : celui des savoir-faire, des artisans et du temps nécessaire à la création. Chez Hermès, nous ne cherchons pas à aller plus vite, mais à inscrire les objets dans la durée. Chaque pièce dialogue avec une autre et se transmet au fil du temps. Je me nourris de ce que je vois, l’art, la scène, la musique. Cette attention se retrouve ensuite dans mon travail. Le textile accompagne, protège, enveloppe. Un langage silencieux, profondément présent.

Qu’est-ce qui continue à vous surprendre dans le textile ?

Sa capacité à créer un lien émotionnel très fort. Même après des années, certains objets continuent à m’émerveiller. Dans mon quotidien, le plaid reste indispensable. C’est un objet à la fois fonctionnel et intime, qui accompagne et rassure. Le textile reste quelque chose de très essentiel dans notre manière d’habiter le monde.