Dirigeante dans la finance au Luxembourg, Anne-Catherine Grave a longtemps mené une carrière construite autour du droit, de la fiscalité et de la performance. Après un grave épisode de santé, elle revoit ses priorités, quitte ce cadre exigeant et fait une place au théâtre, puis à la musique, sans renoncer à l’entreprise.
Originaire du nord de la France, Anne-Catherine arrive au Luxembourg par hasard. Son double cursus, droit et sciences économie, avocate et expert-comptable, lui ouvre les portes de la finance et de la fiscalité. Une trajectoire atypique, mais parfaitement cohérente, lui permettant d’assembler lois et chiffres. Travail, mari, stabilité, tout s’enchaîne au Grand-Duché. Avec la parenthèse d’être la première femme de sa société à être envoyée à New York. Une opportunité rare, voire un symbole. Pendant un an, Anne-Catherine se tient entre deux vies. L’intensité américaine, la distance, la fatigue et la joie d’avoir osé, toute jeune mariée. « Sans l’appui indéfectible de mon mari et sa visite tous les quinze jours, je n’aurais pas franchi le pas ». Le calme retrouvé du Luxembourg et la joie de la naissance de ses deux filles ne ralentissent pas son rythme de travail. Pendant des années, l’avocate avance ainsi : progression, responsabilités, projets, confiance accordée et la chance, aussi, de croiser des mentors qui l’accompagnent. Des hommes de pouvoir, dit-elle, qui ne cherchent pas à la freiner mais à la propulser : “vas-y”, “prends ta place”, “je te soutiens”. Ces derniers lui donnent ce qui manque souvent aux carrières très normées : une liberté. Pas seulement d’être compétente, mais d’être ambitieuse.
Un déclencheur vital
Et puis, c’est l’électrochoc. Alors qu’elle frôle la mort, Anne-Catherine remet tout en perspective : sa façon d’être absorbée par le travail, son incapacité à poser des limites. Pour autant, si elle prend conscience que son rythme doit changer, elle se sent investie, « indispensable », seule dirigeante d’une équipe et d’un projet. L’ancienne mécanique reprend vite le dessus et Anne-Catherine se surprend à répondre à un client sur son lit d’hôpital, masque à oxygène sur le visage. Jusqu’au deuxième choc plus insidieux, une véritable gifle professionnelle. « Un manque de considération à un moment où j’avais tout donné ». Une réponse froide, administrative, presque mécanique. Qui lui fait comprendre l’irréversible : si elle reste, elle accepte de n’être qu’un numéro, interchangeable. Son choix est sans appel, elle claque la porte ; pas pour fuir, mais pour se respecter.
Grand saut dans le vide pour cette acharnée du travail. C’est là que l’art, au départ simple outil, prend une place inattendue. Depuis plusieurs années déjà, Anne-Catherine s’offre régulièrement une parenthèse : une semaine de stage au Cours Florent pour apprendre à parler en public. Celle qui aime transmettre, convaincre et communiquer avait… le trac. Un professeur lui glisse un jour : « Vous contrôlez tout. Faites de l’impro ». Elle essaie, va plus loin et découvre le théatre. Elle suit ses stages comme une respiration et revient toujours difficilement à son quotidien dans la finance. « Comme si je quittais un endroit où je respirais ». Après sa démission, la question est simple : qu’est-ce qui l’empêche de se lancer dans le théâtre ? En choisissant les Cours Florent à Bruxelles, soutenue par son mari, Anne-Catherine décide de mener deux carrières de front. Là encore, une chance rare vient confirmer son choix et lui permet d’assumer la réalité financière. Un dirigeant lui propose un poste de direction « sur mesure », sans lui demander d’abandonner ses cours. Trois fois par semaine, elle est sur un plateau, téléphone interdit ; ensuite, elle redevient joignable. La frontière est claire. Le rythme est soutenu. Mais sur scène, elle se sent complètement vivante.
La double vie d’Anne-Catherine Grave
Très vite, Anne-Catherine Grave comprend les enjeux du théâtre. Si elle espère une proposition de rôle, l’attente sera longue. Alors elle décide de se produire elle-même. Et choisit une pièce exigeante, « Sœurs » de Pascal Rambert, « une écriture incisive », un théâtre de texte et de tension. Deux actrices, une table, cinq chaises : le challenge est de taille. Le soir de la première, la salle est pleine. Nombre de spectateurs de son milieu de la finance sont là. Juste pour la soutenir. De ce premier succès, Anne-Catherine réalise que finance et art peuvent être complémentaires. « Longtemps je les ai opposés, mais l’un peut se mettre au service de l’autre ».
Du premier, elle possède les atouts pour monter un budget, négocier, contractualiser, promouvoir son projet. Convaincre, structurer, essuyer des refus et trouver sa trajectoire sont son lot quotidien. Le deuxième lui donne les clés pour humaniser un secteur parfois trop rigide. Mieux écouter, déceler les non-dits, décrypter les gestes et les attitudes. « Le théâtre nous donne la capacité de retirer toutes nos carapaces ». En créant la société Fin’Art, Anne-Catherine Grave concrétise ce pont entre ses deux mondes. « D’un côté je continue mon activité professionnelle, de l’autre je développe des projets artistiques en introduisant notamment des outils de théâtre dans le monde professionnel ».
Prise de parole, présence, souffle, posture. Par sa trajectoire, Anne-Christine allie ses ambitions : être chef d’entreprise et mener en parallèle sa véritable passion. L’après « Sœurs » et ces onze représentations ? Une deuxième pièce. « Dans la mesure de l’impossible » de Tiago Rodrigues, dont le thème explore le quotidien et les dilemmes des travailleurs humanitaires. Pour jouer ? Même combat. Trouver un lieu, un financement et des sponsors. Grâce à la commune de Frisange qui lui tend la main, Anne-Catherine voit plus grand et ne s’arrête pas à la scène. Elle imagine un festival « Rentrée en scène » pour septembre prochain. Pensé pour les jeunes compagnies tout en mettant en valeur le patrimoine architectural. Une façon de rendre ce qui lui est offert.
Du théâtre à la musique
« Une chanteuse c’est une voix. Moi j’ai une voix douce, presque parlée ». Sans prétention, Anne-Catherine s’autorise cet ultime défi : chanter. Sous le nom d’Anna, l’artiste indépendante signe son premier album, baptisé Osez. Né d’une rencontre formidable avec Thomas Monica, le guitariste de « M ». D’un EP de cinq titres, le projet évolue vers dix morceaux. Intimes. Profonds. Introspectifs. « Le chant m’a toujours ressourcé, m’aidant à me relever dans les moments difficiles ». Là encore, son chemin est jalonné d’étapes. Apprentissage, démarches, autoproduction, diffusion.
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