En refusant le huis clos, en ouvrant grand les portes du procès de Mazan, et en affrontant chaque jour, tête haute, les caméras du monde entier, Gisèle Pelicot, droguée par son mari et violée pendant son « sommeil » par des dizaines d’hommes, est devenue une véritable icône.

Elle qui avait jusqu’ici réservé sa parole à la salle d’audience se confie aujourd’hui à cœur ouvert dans un ouvrage déjà traduit en vingt-deux langues, Et la joie de vivre (éd. Flammarion).

ELLE. Aujourd’hui, comment allez-vous ?

GISÈLE PELICOT. Je vais mieux. À travers ce livre j’ai pu faire une introspection, un état des lieux de ma vie. J’essaie de me reconstruire sur ce champ de ruines et je pense que je suis sur la bonne voie. Je ne pourrai jamais oublier ce qui s’est passé. La cicatrice est béante. Mais maintenant, je me dis : « Que fait-on de toute cette boue ? ». Parce que oui, c’est comme si j’avais été plongée dans un torrent de boue… J’ai pris la décision de remettre de la couleur dans ma vie. Il faut faire une matière noble de tout ça. Aujourd’hui, je renais de mes cendres.

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ELLE. D’où tirez-vous cette force ?

G.P. Je ne saurais pas vous dire, c’est comme des réflexes de survie qui se sont installés au fil du temps depuis l’enfance. Je parle d’une faille qui me suit dans le livre, elle s’ouvre bien sûr quand j’ai 9 ans et que ma mère meurt, je ne veux pas tomber, je n’ai pas le droit. J’ai vu trop de gens s’effondrer. Alors je m’écoute. Et quand l’affaire a explosé, je me suis écoutée, j’ai eu besoin de temps pour regarder les vidéos, besoin de solitude, et plutôt que de vivre chez mes enfants, j’ai choisi l’éloignement sur l’île de Ré. Et puis j’ai choisi des avocats qui me comprennent et me protègent de la violence de cette affaire, Antoine Camus et Stéphane Babonneau. On se voit pour la première fois en visio, ils ont 42 et 47 ans, ils pourraient être mes enfants ! Je leur raconte mon histoire et je les préviens : je n’ai pas d’argent. Et ils me répondent, ne vous inquiétez pas, on va vous défendre comme si vous étiez notre mère. Plus tard, je leur ai demandé pourquoi ils avaient accepté, et ils m’ont répondu : « Parce que vous étiez la résilience même ».

PHOTOGRAPHE PAOLA KUDACKI - STYLISTE HORTENSE MANGA

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ELLE. Cette force, certains ont pu vous la reprocher lors du procès : « Pourquoi ne pleure-t-elle pas davantage ? Pourquoi ne s’effondre-t-elle pas ? »

G.P. J’ai cette pudeur de ne pas pleurer devant les autres. Cette souffrance-là, je ne la partage pas. Ce qui ne veut pas dire que je ne suis pas immensément triste. J’ai des moments de blues, mais je les garde pour moi. Je suis tournée vers l’avenir. La haine et la colère ne m’intéressent pas. Ça ne construit pas, ça abîme, et j’ai été assez abîmée comme ça. Je n’ai pas de mérite, ça doit être génétique !

ELLE. Votre décision de refuser le huis clos marquait aussi votre volonté de ne pas vous retrouver toute seule face à ces hommes que vous appelez « les salopards ». Que ressentez-vous en découvrant leurs visages ?

G.P. Beaucoup me dévisageaient, attendant que je baisse les yeux. Ils me fixaient, je les fixais, et ce sont eux qui ont fini par détourner le regard. Je leur ai fait comprendre que je serai debout et que la honte sera sur eux, pas sur moi. J’en ai bavé, j’ai souffert, l’indignation, l’humiliation… Mais non, je n’ai pas de haine. J’espérais qu’ils seraient tous jugés coupables, et c’est ce qui s’est passé. C’était une victoire pour moi.

ELLE. Vous écrivez que la foule vous a sauvée, que voulez-vous dire ?

G.P. Je suis contente que mon histoire soit devenue un exemple, et mon prénom un étendard, parce que j’ai vu cette foule transformer progressivement la douleur d’un procès en un chant libérateur. Chaque jour, de plus en plus de femmes venaient, c’était phénoménal, merveilleux, elles m’ont donné une force incroyable.

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Gisèle Pelicot

Et La Joie de vivre

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