Sur l’initiative de la Fondation EME, plus de 200 personnes monteront sur la scène de la Philharmonie Luxembourg le jeudi 23 avril pour pOpera.
Il y aura des chanteurs amateurs, enfants et adultes aux parcours et origines diverses, les Pueri Cantores du Conservatoire de la Ville de Luxembourg, quatre solistes professionnels, des musiciens du Luxembourg Philharmonic, le tout sous la direction d’Ivan Boumans. Il y aura aussi dix langues parlées, vingt et une nationalités, des participants âgés de 6 à 80 ans, et trois années d’ateliers, de répétitions et d’ajustements pour parvenir à faire exister un groupe de cette taille. ELLE Luxembourg est allé à la rencontre de Dominique Hansen, présidente de la Fondation EME, pour évoquer ce projet colossal.
Porté par la Fondation EME avec la Philharmonie, le projet prend la forme d’un opéra. Il a pourtant commencé bien plus en amont, dans les foyers, les écoles d’accueil, les salles de répétition, avec une question très simple : comment créer ensemble quand les parcours, les langues et les situations de vie n’ont rien de commun.
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Trois ans pour constituer un groupe
L’histoire de pOpera commence… bien avant pOpera. Il y a quatre ans, la Fondation EME travaille avec Paulo Lameiro, metteur en scène et musicien portugais, sur un projet mené en prison. Au Portugal, il monte depuis longtemps des opéras en milieu carcéral ; au Luxembourg, cette première expérience ne dure qu’un an. La forme, elle, reste. « Nous nous sommes dit qu’il serait dommage de ne pas faire vivre cette idée du community opera. C’est un opéra que l’on crée ensemble, en réunissant des communautés très diverses » explique Dominique Hansen.
©Laurent Sturm
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La suite se construit à partir du Luxembourg lui-même, de ce qu’il est socialement et démographiquement. « Le Luxembourg est une terre d’accueil. L’idée était donc de réunir des nouveaux arrivants et des personnes qui vivent déjà ici, qu’il s’agisse de Luxembourgeois, d’expats ou de réfugiés ». Le projet naît dans ce déplacement : il ne s’agit plus de travailler avec un groupe déjà constitué, mais de faire entrer dans un même processus des personnes qui ne se connaissent pas, ne se croisent pas, ne parlent pas forcément la même langue et n’ont pas le même rapport à la culture.
Le travail s’organise alors en plusieurs temps. Il faut d’abord trouver les participants, comprendre les langues parlées, mettre autour de la même table des enfants, des adolescents, des adultes, des retraités, des habitués de la fondation et d’autres qui y entrent pour la première fois. Vient ensuite la phase de co-création. Les ateliers servent à faire remonter des histoires, des souvenirs, des situations de vie, des manières d’habiter le pays ou d’y arriver. La trame de Roméo et Juliette donne une base. Elle est ensuite retravaillée à partir de ce matériau collectif. « L’histoire est basée sur l’idée de Roméo et Juliette, mais actualisée avec les parcours de vie des différents participants » résume Dominique Hansen. Enfin, la troisième et dernière année est consacrée au spectacle lui-même, avec tout ce qu’il faut de répétitions pour faire tenir plus de 200 amateurs sur une scène.
Si les chiffres disent quelque chose du projet, ils ne suffisent toutefois pas à en dire l’ampleur. Il y a eu près de 300 workshops, rencontres et ateliers de création en trois ans. Il y a, dans le groupe, beaucoup d’enfants venus de foyers de la Croix-Rouge, notamment des enfants érythréens, et une forte présence de réfugiés venus d’Amérique latine. À côté d’eux, des adultes luxembourgeois ou expatriés, des participants déjà engagés dans d’autres projets de la fondation, des élèves du conservatoire, des personnes qui chantent parce qu’elles aiment cela, d’autres parce qu’elles avaient envie de comprendre avec qui elles vivent. Dominique Hansen parle, au bout des trois années, d’« une vraie communauté et des amis ». Le mot n’est pas un effet de langage. Il repose sur une fréquence, sur des visages retrouvés, sur des liens qui se reforment d’une semaine à l’autre.
Des répétitions dans des vies qui restent instables
Chez les enfants, la rencontre se fait vite ; toujours spontanés, ils entrent plus facilement dans un groupe, surtout dans les écoles d’accueil où cette réalité du mélange est déjà là. Chez les adultes, l’engagement suppose autre chose. « Pour beaucoup d’adultes qui travaillent, il y avait beaucoup de répétitions. Il fallait vraiment le vouloir. Tout cela reposait sur du bénévolat ». Cette remarque replace le projet à son endroit exact : dans le temps qu’il faut dégager, dans les soirées prises sur autre chose, dans les allers-retours, dans la décision de tenir.
Cette durée donne ainsi de l’épaisseur au groupe. Mais elle le rend aussi fragile aussi : certaines familles déménagent. Des enfants vivant en foyer en ville sont relogés ailleurs, parfois très loin. Ils cessent alors de venir. Il faut recommencer, rouvrir le groupe, faire entrer de nouveaux participants, refaire circuler les textes, les chants, les habitudes de travail. « C’est aussi le challenge de la fondation : retrouver de nouveaux participants, réengager des nouveaux ». Le collectif se fabrique en avançant, avec ceux qui restent et avec ceux qui arrivent au milieu du processus.
©Laurent Sturm
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Dans les structures d’accueil, une autre question traverse les répétitions. « Dans les foyers, une question revient sans cesse : est-ce qu’on peut rester ? » rapporte Dominique Hansen. Elle évoque les familles syriennes, afghanes, les personnes qui vivent dans l’attente d’une décision, d’un relogement, d’une confirmation, et qui voient aussi de nouveaux flux migratoires modifier les équilibres. Le projet s’inscrit dans cette réalité-là, sans pour autant pouvoir apporter des solutions. Il ouvre toutefois un autre espace, plus modeste et plus concret, dans la mesure où les répétitions donnent un cadre, un rendez-vous, un endroit où revenir. « Le chant aide à évacuer et à penser à autre chose pendant ce temps-là », dit-elle. Puis elle précise ce que la fondation peut réellement apporter : « un moment de bonheur, parfois d’oubli, de fierté, de confiance en soi, d’amitié ».
pOpera revêt alors une fonction très précise : il crée un temps commun dans des vies où tout peut se déplacer vite. Il apporte aussi aux enfants une expérience très concrète de la mixité. Sur scène, les élèves du conservatoire chantent avec des enfants réfugiés. Ils n’ont pas grandi dans les mêmes milieux, n’ont pas traversé les mêmes choses, n’ont pas les mêmes codes, mais ils répètent ensemble pendant des mois. Dominique Hansen insiste beaucoup sur ce point : « apprendre à se connaître, pour les enfants comme pour les adultes, reste l’une des matières centrales du projet ».
Tout ce qu’il faut régler avant qu’une note soit chantée
La Fondation EME n’arrive pas en terrain vierge. Depuis 2009, elle travaille avec de nombreuses structures, notamment la Croix-Rouge et les écoles d’accueil. En 2015, lors des grandes arrivées syriennes, elle menait déjà des ateliers auprès d’enfants primo-arrivants, pendant que les parents soufflaient ou effectuaient leurs démarches. Cette histoire commune compte dans pOpera. Elle explique la confiance déjà installée, la possibilité d’aller vers ces familles, d’ajuster le projet avec les centres, de tenir compte des horaires et des contraintes.
Cette expérience réapparaît très concrètement dans l’organisation du spectacle. « Il faut veiller à ce que les enfants puissent venir, organiser les bus si nécessaire, faire en sorte que les parents puissent assister au spectacle alors qu’ils ont parfois d’autres enfants en bas âge au foyer. Il faut penser à beaucoup de choses, bien au-delà de la scène. » La phrase résume assez bien ce qu’est pOpera au quotidien. Pas seulement un projet artistique, mais une logistique continue, pensée au plus près des réalités des participants.
Les 300 ateliers le disent aussi. Cela représente deux rendez-vous par semaine, parfois davantage, pendant trois ans. Dominique Hansen parle d’« un énorme défi logistique », à cause de l’ampleur du projet, de la fréquence des ateliers, des dix langues parlées, mais aussi de « parcours très différents que chacun amène avec lui aux répétitions ». Le parcours prend toute sa valeur de son propos : il recouvre des enfants qui changent de lieu de vie, des parents qui s’organisent, des adultes qui arrivent fatigués après le travail, des personnes qui vont mal et qu’il faut écouter. « Parfois, certains pleurent. Il faut être là pour les écouter. Cela fait aussi partie de notre rôle ».
Un opéra participatif, tenu par une exigence musicale
La matière sociale n’a pas été séparée de l’exigence artistique. Depuis sa création, la Fondation EME travaille avec des musiciens professionnels, y compris quand elle intervient dans des hôpitaux, des maisons de retraite ou d’autres lieux éloignés de la Philharmonie. Dominique Hansen le rappelle très clairement : « Nous sortons des murs de la Philharmonie, mais avec l’idée d’apporter partout la même exigence de qualité que celle que l’on trouve ici ». pOpera suit cette même ligne.
Le projet repose donc sur un cadre professionnel solide. Les participants sont, pour la plupart, des amateurs : nombreux sont ceux à n’avoir aucune expérience de la scène. Autour d’eux, des professionnels capables de transmettre, de structurer, de tenir l’ensemble sont là pour les encourager, les soutenir, les porter. « Il y a un cadre professionnel qui guide les amateurs à donner le meilleur d’eux-mêmes ». Sur scène, cela prendra une forme très nette : Stephany Ortega, Johannes Bamberger, Fredrika Brillembourg et Tijl Faveyts rejoindront le plateau ; la musique composée par Tim Wollmann et le livret écrit par Antoine Pohu prolongeront le travail mené en ateliers ; l’ensemble sera porté par le Luxembourg Philharmonic sous la direction d’Ivan Boumans.
©Laurent Sturm
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Le public sera lui aussi invité à chanter. La fondation travaille en effet déjà cette forme avec son concert de Noël, où des familles entières viennent chanter ensemble. Ce prolongement a du sens dans pOpera. Il correspond à la logique du projet depuis le début : réduire la distance entre ceux qui font et ceux qui regardent, entre ceux qui savent déjà et ceux qui entrent dans une pratique pour la première fois.
pOpera incarne pleinement la mission de la Fondation EME : utiliser la musique comme un langage universel pour permettre à chacun de mieux vivre ensemble, en plaçant la solidarité et l’inclusion au cœur de son engagement.
Et une fois que le rideau sera tombé ? La Fondation EME pense d’ores et déjà à un autre community project. Dominique Hansen l’affirme: « Nous allons très probablement refaire un projet de ce type, dans une logique de co-création, et non d’un projet dicté d’en haut. Mais, d’ici là, il faudra laisser souffler tout le monde. Les enfants, les bénévoles, les adultes qui étaient fidèles pendant trois ans, les parents qui ont accompagné les trajets et préparé les repas. Ce sont eux aussi qui auront porté pOpera jusqu’à la scène ».
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