Luxembourgeoise, italienne, américaine ou allemande ? Actrice, réalisatrice, présentatrice ou productrice ? Désirée Nosbusch ne s’est jamais limitée aux étiquettes qui la poursuivent depuis son adolescence. Elle s’attelle désormais à recentrer sa boussole.
Son petit chien Bowie blotti à ses côtés, Désirée suspend le rythme effréné de ses voyages et prend le temps de regarder pour nous dans le rétroviseur de ses 60 ans. Malgré la publication de son autobiographie il y a trois ans, qui a été l’occasion d’aborder les rencontres qui ont façonné sa vie, elle croit surtout au pouvoir de l’instant présent. « Le rétroviseur est beaucoup plus petit que la vitre avant ! Je ne crois pas qu’il faille trop regarder en arrière, même si j’ai fait beaucoup de psychanalyse et de thérapies ». Désirée encourage les jeunes à vivre leur vie sans attendre. « Il est triste de regarder des photos de soi des années après et de se rendre compte qu’on était finalement heureux sans l’apprécier, ou qu’on était beau alors qu’on n’assumait pas son corps. C’est du gâchis ». C’est d’ailleurs aujourd’hui son seul regret. « Je n’ai pas toujours vécu le moment pleinement et je me critiquais beaucoup moi-même. Aujourd’hui je suis plus indulgente avec moi-même, plus aimante ». Un défi pour toute personne dont l’image est en partie le gagne-pain. « Il est tellement triste de devoir s’excuser de vieillir. Alors que c’est une chance ». Celle qui présentait l’Eurovision à seulement 19 ans a décidé d’accueillir son âge comme une bénédiction et souhaite s’offrir le cadeau qu’elle s’était toujours refusé, ralentir la cadence.

©Stephen Mattues
Revoir ses priorités
« S’aimer soi-même n’est pas un acte égoïste, c’est même normal ». Encore faut-il se l’autoriser, et Désirée savoure de reconstituer aujourd’hui son puzzle personnel. « Ce n’est que très tard que je me suis dit que je valais quelque chose. J’arrivais à un moment où j’ai dû revoir mes priorités ». Une décision consciente de s’aimer qui a déclenché un nouveau souffle dans sa carrière. Suivra de fait son rôle de banquière dans la série Bad Banks qui l’a reconnectée avec le public luxembourgeois et pour lequel elle a passé plusieurs jours incognito dans une banque de la Place, pour en capter le quotidien. « Ce rôle a changé ma vie à 53 ans ». Mais compléter son puzzle est un chemin en continu et il s’agit pour elle de se débarrasser d’insécurités auxquelles elle accordait trop d’importance. « Parfois je dis à ma fille d’être plus patiente avec elle-même que je ne l’ai été avec moi-même. Mais peut-être devons-nous toutes passer par là, sans contourner certaines étapes ». Tellement de choses avaient été écrites sur elle depuis sa première radio, adolescente sur RTL, qu’elle avait fini par les croire. « On m’avait prêté beaucoup de traits imaginaires et j’ai toujours eu l’impression d’être une sorte de caméléon ».

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Issue de la classe ouvrière eschoise, Désirée a longtemps eu un complexe de la réussite. « Mes parents appelaient les gens riches “les gens mieux que nous” et j’ai longtemps pensé que je ne serais pas à la hauteur ». Très tôt, Désirée a subi une stigmatisation à plusieurs niveaux. Par ses origines italiennes d’abord, qui à l’époque n’étaient pas bien vues. La famille de son père, Albert Nosbusch, a coupé les ponts lors de son mariage avec Rosetta Piccoli, une Italienne originaire d’Ormelle arrivée au Luxembourg pour s’occuper d’une parente malade. Un coup de foudre malgré l’absence de langue commune au départ. « Il a dû choisir et il l’a choisie, elle ». La seule famille qui leur soit restée fidèle est sa grand-tante et marraine Anneliese et son mari Jos Wampach, alors directeur du théâtre d’Esch. « Quand j’étais petite, mes camarades d’école se moquaient de mes origines italiennes quotidiennement ».
Enfant, Désirée passe tout son temps libre au Théâtre d’Esch, calfeutrée sous l’appartement de son oncle et de sa tante, dans le mur derrière les projecteurs, dans son pyjama Calida, l’œil collé à une petite ouverture qui lui permet de découvrir tous les spectacles présentés le soir. « J’ai vu tant de spectacles, de pièces de théâtre, de comédies, de ballets… J’avais envie de faire partie de ce monde mais je ne savais pas encore comment. Je n’étais douée ni en musique ni en danse ». Son père s’occupe de l’électricité du théâtre et sa maman gère les garde-robes des acteurs. Le noyau familial est serré mais solide.
Avant d’être remplacée par Jean-Luc, son cadet, Désirée était aussi chargée par son oncle Jos d’offrir les bouquets de fleurs aux personnalités qui se rendaient au théâtre. Elle a ainsi de nombreuses fois, roses dans les cheveux, vêtue d’une robe en velours et de chaussures vernies, remis des bouquets au Grand-Duc Jean et à la Grande-Duchesse Joséphine-Charlotte ou à des vedettes étrangères comme Zizi Jeanmaire. Pour fêter sa première communion, son oncle l’emmène à Paris découvrir la vie culturelle française. C’est décidé, la culture sera son destin.
Une visite anodine dans les locaux de la station de radio RTL à l’âge de 12 ans fera le reste et elle se retrouve propulsée derrière un micro. « Nous n’avions pas les moyens de partir en vacances cet été de 1977 et j’étais désœuvrée, sans amis dans mon nouveau village d’Ehlange/Mess. En entendant des voix d’enfants à la radio, j’ai eu envie d’en découvrir les coulisses. Alors j’ai cherché le numéro dans l’annuaire et j’ai demandé à visiter la radio. Il m’avait fallu huit jours pour en trouver le courage ». Cette exposition précoce sous les projecteurs sonne l’heure de sa deuxième mise à l’écart. Animant sa propre émission dès l’âge de 13 ans sur RTL, elle recevait chaque semaine une nouvelle personnalité. Mais ce succès n’a pas plu à tout le monde et à 15 ans, elle a été forcée de quitter son école, sans diplôme. « C’est comme si ma propre ville, mon pays, m’avait mise dehors ».
Désirée n’est pas amère. Elle sait que les mentalités n’étaient pas prêtes. Dans son discours prononcé en décembre dernier au Théâtre d’Esch pour sa remise de la Médaille du Mérite Culturel d’Esch, elle s’émeut : « Quand j’étais jeune, je marchais souvent dans les rues la tête baissée. Je ne me sentais pas acceptée. Mais c’étaient d’autres temps, des temps où certaines personnes ici ne savaient pas comment traiter des personnes comme moi, des misfits, comme on dit en anglais, parce qu’elles n’en avaient pas l’habitude. La tolérance demande de la force, celle de simplement permettre à l’autre d’être différent et de le respecter. Et cette force, on doit l’apprendre, surtout en ces temps qui changent si vite ». Cette médaille n’est pas une revanche, c’est une cicatrisation.
Raconter des histoires européennes
Très attentive aux signes et aux synchronicités, Désirée a su maintes fois suivre son intuition. Comme ce jour où, après avoir terminé ses études à l’UCLA et réalisé son premier court métrage Ice Cream Sundae, elle a rencontré Alexandra Hoesdorff à Los Angeles. Le jour même, elle lui propose de monter une société ensemble. L’évidence d’un duo complémentaire qui ne s’est pas démenti depuis. Après de longues années aux États-Unis pour chacune, leur société de production DEAL Productions verra finalement le jour en 2010 au Luxembourg. DE pour Désirée, AL pour Alexandra. « Nous pensions qu’avec notre expérience dans le métier, la création de notre société serait facilitée mais cela n’a pas du tout été le cas. Malgré nos films respectifs, nos parcours internationaux, nos réalisations et nos nombreux prix, il a fallu prouver… que nous avions suivi des études dédiées ».

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Un formalisme qui ne les a pas arrêtées et a marqué le début d’une nouvelle page pour le Luxembourg avec la sortie de leur première sitcom Weemseesdet, qui suit la vie de la famille Wampach. « Nous avons voulu mettre le savoir-faire que nous avions acquis aux États-Unis au service d’histoires européennes ». Une expertise américaine qui a provoqué au départ quelques remous. « On nous a reproché d’être trop américaines, trop rapides, trop directes ». Deux femmes de tête qui débarquent dans une industrie qui en connaissait alors peu, cela secoue. « Nous avons dû ralentir pour nous adapter au rythme du pays ». Désirée rêve de films européens made in Luxembourg autrement que sur le papier. « Je voudrais passer d’une juxtaposition d’ingrédients à une vraie identité européenne. J’aimerais que les mots en faveur de la culture soient surtout suivis d’actions ».
« Produire des films est un métier passion. Il est difficile d’en vivre et il est nécessaire d’avoir plusieurs activités en parallèle, ce n’est un secret pour personne ». Conservant ses rôles de comédienne au théâtre, de présentatrice et surtout d’actrice, en Allemagne notamment avec Der Irland Krimi, Désirée continue également de réaliser des films. Tout récemment, elle a présenté Poison au dernier Luxembourg Film Festival, un drame produit par DEAL et tourné au cimetière de Vianden avec Trine Dyrholm et Tim Roth. « Je suis un peu rêveuse et Alexandra est meilleure en affaires, heureusement. Moi, c’est raconter une histoire qui m’intéresse. L’aspect financier n’est pas mon moteur. Si cela avait été le cas, Poison n’aurait jamais vu le jour ».
S’aimer soi-même n’est pas un acte égoïste.
Revenir au Luxembourg après tant d’années à l’étranger n’était pas un projet, mais c’est devenu une évidence. « On m’aurait dit il y a vingt ans que je reviendrais vivre ici, je ne l’aurais jamais cru. Mais je réalise maintenant que je suis revenue au Luxembourg à chaque fois que j’étais perdue ». Un retour aux racines qui s’est imposé de lui-même, avec sa maman qui a pris de l’âge et ses enfants qui volent désormais de leurs propres ailes. « Le Luxembourg est pour moi une base, même si je voyage encore les trois-quarts de mon temps, notamment en Irlande et en Allemagne pour mes projets, ou aux États-Unis pour voir mes enfants deux fois par an ».
Dans sa maison à 25 minutes de Luxembourg-ville, qu’elle a fait construire en lisière de forêt, Désirée évoque l’essence de ce qui constitue son ancrage. « Pour moi, un foyer, c’est l’endroit où l’on reconnaît l’odeur de la forêt. Les yeux fermés, je sais que je suis chez moi ici ». Récemment lors d’une soirée, un inconnu l’a remerciée d’avoir toujours si bien représenté le Luxembourg en dehors de ses frontières. « J’ai réalisé que j’avais, sans le savoir, endossé pendant toutes ces années un rôle d’ambassadrice pour le pays ». Une reconnaissance formalisée par sa distinction de Chevalier de l’Ordre du Mérite remise par le Grand-Duc Henri en 2005 et 2019.

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De ses années de mariage, Désirée retient qu’il est illusoire de compter sur l’autre pour combler son propre vide intérieur. Nous n’évoquerons pas ses premières relations, déjà largement commentées, sauf pour se féliciter que la jeune génération ne se laisse plus abuser en silence comme la sienne, grâce au mouvement Me Too. « Je suis fière de savoir que ma fille n’accepterait pas une seconde ce que j’ai subi alors ».
Nés de son union avec le compositeur et producteur de musiques de films Harald Kloser, avec lequel elle est restée mariée quinze ans, ses enfants Lennon et Luka, respectivement 30 et 27 ans, sont tous deux musiciens. Ils sont restés vivre aux États-Unis pour y développer leurs carrières. Luka produit notamment l’artiste Addison Rae avec un succès fulgurant. Mais la distance est difficile à vivre pour Désirée. « Être loin d’eux est la plus grande souffrance de ma vie ». Personnage essentiel dans son quotidien familial, Maria, leur ancienne nounou guatémaltèque qui entoure ses enfants depuis leur naissance, fait le lien et la rassure. « C’est leur deuxième mère. Ma vie n’aurait pas été possible sans elle ».
Seul ce premier mariage semble compter à ses yeux. « C’était de l’amour pur. Nous étions partis ensemble à Los Angeles pour accomplir le rêve de mon mari, qui s’est réalisé avec succès, et j’avais pris sur moi de faire les allers-retours avec l’Europe pour assurer nos finances. Mais Hollywood nous a tués à petit feu ». Les voyages incessants, l’éducation de leurs deux enfants, le manque de famille pour les soutenir et la priorisation de leurs carrières ont laissé peu de place pour leur couple. « Je crois néanmoins toujours beaucoup à la liberté dans un couple, malgré les compromis ».
Les amitiés sont la clé de ma paix intérieure. Ma tribu, ce sont mes amies, que j’appelle mes sœurs, même si nous sommes dispersées à travers le monde
De son second divorce il y a quelques années, Désirée parle peu, si ce n’est pour admettre qu’avec l’âge, on comprend plus vite et on perd moins de temps à se décider. La pression d’être en couple semble aussi s’être adoucie. Être célibataire suscite moins de désapprobation, même si les invitations mondaines sont plus rares quand on est seule, elle l’admet. « Le Luxembourg reste assez conservateur de ce point de vue, mais cela me convient et je sais que les amis qui m’entourent sont les bons ». Avec le temps, Désirée a réalisé que les amitiés sont beaucoup plus importantes pour elle que les amours. « Les amitiés sont la clé de ma paix intérieure. Ma tribu, ce sont mes amies, que j’appelle mes sœurs, même si nous sommes dispersées à travers le monde ». Une tribu présente dans les moments difficiles que Désirée s’efforce de rassembler. Elle valorise une amitié qui embrasse l’individualité de chacun sans chercher à se changer, une amitié où l’on n’a plus besoin de s’expliquer, où l’on n’a plus à faire semblant d’être quelqu’un d’autre.
« Car nous savons tous qui nous sommes, d’où nous venons, nous n’avons plus besoin d’essayer de paraître plus grands ou plus importants ». Se détacher de sa propre image et même des contingences de la beauté, Désirée en fait sa ligne de conduite professionnelle. « Je préfère quand l’histoire est au centre de l’attention et moi, un simple vecteur pour la transmettre ».
Une académie des arts dramatiques
Reconnaissante des opportunités qu’elle a eues, Désirée rêve de rendre la pareille et envisage de créer une académie ou une masterclass qui rassemblerait au Luxembourg l’enseignement de professeurs issus d’une multitude de pays européens, auquel des étudiants de tous horizons pourraient accéder. Une académie à l’image du pays, multiculturelle et ouverte. « Les professeurs viendraient de Paris, Bruxelles, Londres, Zurich ou Vienne et les étudiants des pays voisins se rendraient au Luxembourg pour accéder à cette offre inédite ». À suivre.

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Ses vies multiples
• Animatrice à la radio RTL dès l’âge de 12 ans
• Maîtresse de cérémonie de l’Eurovision à Luxembourg en 1984 ou de la Berlinale en 2025
• Actrice dans plus de 60 films internationaux, et récemment dans les séries Bad Banks ou Der Irland-Krimi
• Productrice d’une quinzaine de projets avec DEAL Productions
• Réalisatrice de courts et longs métrages, dont Poison cette année
• Son autobiographie : Endlich noch nicht angekommen, Ullstein Verlag, 2022

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