Valentino Garavani, doyen des couturiers des XXᵉ et XXIᵉ siècles, est décédé le 19 janvier dans sa résidence romaine, entouré de ses proches, a annoncé sa fondation dans un communiqué. Il avait 93 ans. Le couturier a incarné ce point de rencontre rare entre royauté, haute société et célébrités, guidé par un credo simple :

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« J’ai toujours voulu rendre les femmes belles. »

Titulaire du Cavaliere di Gran Croce et du titre de Chevalier de la Légion d’honneur, les plus hautes distinctions respectivement décernées par l’Italie et la France, et lauréat de l’Outstanding Achievement Award du British Fashion Council, parmi de nombreuses autres récompenses, il n’a jamais dérogé à son principe fondateur : « J’ai toujours voulu rendre les femmes belles. »

Parmi ses clientes figuraient des personnalités aussi emblématiques que Marella Agnelli, Jacqueline de Ribes, la princesse Diana ou Jennifer Lopez. Valentino occupait ainsi une place à part, à la croisée de la royauté, de la haute société et du star-system.

Garavani fait partie des rares créateurs à avoir dessiné des robes de mariée pour Jackie Kennedy et Elizabeth Taylor. Au fil de près de cinquante ans de carrière, il s’est vu attribuer de nombreux surnoms : Il Maestro, The King of Couture, The Sheik of Chic ou encore The Last Emperor. Ce dernier inspira le titre d’un documentaire de 2008, sélectionné aux Oscars, consacré aux coulisses de son avant-dernier défilé haute couture automne-hiver 2007. Trois jours de célébrations fastueuses, ponctués d’un gala en tenue de soirée dans le temple de Vénus construit par Hadrien, et d’un défilé réunissant près de mille invités dans un ancien complexe religieux aux abords du Vatican.

Si le nom Valentino est devenu synonyme du glamour de La Dolce Vita et si Garavani en a pleinement embrassé l’esthétique — costumes Caraceni impeccablement coupés, carlins choyés, bronzage permanent —, il n’était pourtant pas né dans le sérail. Son père dirigeait une entreprise de fournitures électriques dans la petite ville de Voghera, au sud de Milan. Sa mère le baptisa Valentino en hommage à la star italienne du cinéma muet Rudolph Valentino. C’est enfant qu’il découvre sa vocation, en accompagnant sa sœur aînée au cinéma, alors que l’Italie se relève de l’après-guerre.

De Voghera à Paris, la vocation d’un couturier

« Je rêvais de femmes magnifiques, extrêmement sophistiquées, parées de bijoux somptueux et de robes splendides », confiait-il dans la monographie Valentino: A Grand Italian Epic publiée par Taschen. « Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai décidé de devenir créateur de mode. »

Le film décisif fut la comédie musicale hollywoodienne Ziegfeld Girl, avec Judy Garland, Hedy Lamarr et Lana Turner, sortie en Italie en 1948. L’année suivante, à seulement 17 ans, il convainc ses parents de le laisser partir à Paris pour intégrer la Chambre Syndicale de la Haute Couture Parisienne, alors vivier des grandes maisons françaises. Diplômé, il affine son savoir-faire pendant cinq ans chez Jean Dessès, puis deux années supplémentaires chez Guy Laroche. En 1959, il rentre en Italie et fonde sa propre maison de couture à Rome, alors en pleine effervescence, portée par les tournages de Fellini à Cinecittà et l’attrait croissant pour les voitures de sport et les stars de cinéma.

Les débuts sont difficiles. Jeune créateur inconnu, Garavani peine à attirer une clientèle. Le tournant survient après une rencontre fortuite avec un étudiant en architecture nommé Giancarlo Giammetti.

Giancarlo Giammetti, l’architecte de l’empire Valentino

Ils se croisent dans l’un des cafés de la Via Veneto, fréquentés le soir par Elizabeth Taylor et d’autres futures clientes de Valentino, comme Sophia Loren ou Gina Lollobrigida. Giammetti, qui fut un temps son compagnon, deviendra surtout son partenaire d’affaires, son conseiller stratégique et son compagnon de voyage. Doté d’un sens aigu du commerce, il perçoit immédiatement la singularité du style Valentino : une opulence fluide, faite de superpositions délicates, de nœuds, de fleurs et de volants, qui tranche avec la rigueur architecturale des tailleurs Bar de Dior ou les volumes cocon de Balenciaga. Sans oublier ce rouge Valentino, immédiatement reconnaissable, aussi profond et théâtral que des rideaux de velours.

C’est encore Giammetti qui l’encourage à présenter ses collections à Florence dès 1962, alors centre névralgique de la mode italienne, attirant acheteurs et journalistes internationaux. Cette même année, Garavani rencontre celle qui deviendra l’une de ses clientes les plus fidèles et influentes : Jackie Kennedy, alors Première dame des États-Unis. Elle portera Valentino lors de son deuil de John F. Kennedy, dans des silhouettes monochromes que Graydon Carter qualifiera plus tard de « tenues de deuil les plus chics de l’histoire ». Elle épousera ensuite Aristotle Onassis dans une robe ivoire en dentelle à manches évêque issue de la collection couture blanche printemps-été 1968 du créateur, un modèle iconique qui inspira des milliers de copies et continue aujourd’hui encore d’alimenter les tableaux Pinterest des futures mariées.

Naturellement imperméable aux cycles de tendances, ni le grunge ni le minimalisme des années 1990 ne feront jamais leur apparition sur ses podiums, Valentino possédait une compréhension instinctive de l’élégance sensuelle recherchée par les femmes, quelle que soit l’époque. « Quand je suis à New York ou à Londres, je vois des femmes aller et venir entre Claridge’s, Bond Street ou Madison Avenue habillées en Valentino », déclarait-il en 1988. « Pour moi, c’est plus gratifiant que quatre couvertures de magazines. » Ce qui ne l’empêchera pas d’en décrocher un grand nombre, ni d’habiller pratiquement toutes les stars du tapis rouge, à l’image de Julia Roberts, sacrée meilleure actrice aux Oscars 2001 pour Erin Brockovich, vêtue d’une robe couture Valentino automne-hiver 1992 à décolleté en Y.

©Shutterstock

Quelques privilégiés furent conviés à ses légendaires dîners dans ses résidences de rêve : villas à Rome et Capri, château en France, chalet à Gstaad, appartement new-yorkais, sans oublier la plus vaste propriété privée de Holland Park à Londres, ni son yacht de 42 mètres, le T.M. Blue One, baptisé d’après les initiales de ses parents. Mais Valentino sut aussi ouvrir grand les portes de sa maison : lancement du prêt-à-porter en 1970, puis développement de licences accessibles allant des sacs aux parfums, des parapluies aux stylos, sans oublier la très populaire ligne d’art de la table et de décoration Valentino Più. Réputé pour sa générosité, il fonde en 1990 avec Giammetti la fondation L.I.F.E. en soutien aux causes liées au sida, puis fera don d’un million d’euros pour la lutte contre le Covid-19 trois décennies plus tard.

Si la haute couture resta son terrain d’expression privilégié, Garavani s’essaya également aux costumes de cinéma, renouant ainsi avec les images qui avaient nourri sa vocation. Il signe sa première création pour l’écran en 1961, avec une petite robe noire à volants portée par Monica Vitti dans La Notte de Michelangelo Antonioni, puis habille Elizabeth Taylor pour les films Ash Wednesday et Night Watch en 1973. Passionné de ballet, il conçoit en 1981 des costumes pour une création du New York City Ballet, finalement abandonnés à la suite d’un conflit syndical lié à leur fabrication à Rome.

Après avoir pris sa retraite de la mode, Valentino connaîtra une seconde vie artistique en 2012, en inaugurant le premier Fall Fashion Gala annuel du New York City Ballet, organisé par Sarah Jessica Parker. Il y présente une série de robes de danse en noir et blanc, ponctuées, bien sûr, d’un tutu rouge Valentino. « Il arrivait chaque jour impeccablement habillé et régnait dans la cabine d’essayage », se souvient Marc Happel, directeur des costumes de la compagnie. Il créera également des costumes pour le concert du Nouvel An 2010 du Ballet de l’Opéra de Paris et pour La Traviata, mise en scène par Sofia Coppola au Teatro dell’Opera di Roma en 2017.

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