Vous avez aimé Cléopâtre et Frankenstein et Les Sœurs Blue ? Vous allez adorera son troisième roman : Grenade. Découvrez un extrait dévoilé en exclusivité pour ELLE Luxembourg.
Quand on parle des livres de Coco Mellors, les yeux s’écarquillent ou s’illuminent, parfois les deux à la fois. C’est l’effet que produit le fait de tomber profondément amoureuse d’un ou plusieurs personnages de l’autrice, à travers ses deux précédents succès, Cléopâtre et Frankenstein et Les Sœurs Blue.
Coco Mellors, dont les livres passent des semaines dans les classements de meilleures ventes, sait créer des personnages et des dialogues si réels, intrigants et vifs qu’ils sortent de la page et restent en tête bien après la lecture. Elle donne au désordre de la vie un éclat qui happe.
Rien d’étonnant, donc à ce qu’elle revienne aujourd’hui, fidèle à elle-même, avec un troisième roman, Grenade. Prévu pour le 8 avril 2027, le livre raconte l’histoire de Zuzu, cinéaste qui se rend à Paris pour présenter son premier long métrage. Elle n’y reste que peu de temps avant de devoir rentrer à Los Angeles pour tenter, une fois encore, d’avoir un enfant. À 34 ans, Zuzu a déjà vécu plusieurs fausses couches et reste déterminée à concevoir. Mais Paris, en pleine canicule, en décide autrement. Alors que d’autres personnages, amis et anciens amants, refont surface dans sa vie, Zuzu est déstabilisée et l’existence qu’elle avait si méticuleusement construite se retrouve remise en question.
Je l’ai écrit juste après ma deuxième fausse couche, et les mots ont jailli tout seuls
Au cœur du livre se trouve une contradiction que beaucoup de femmes connaissent bien : le désir de maternité et de stabilité, et l’envie de vivre librement, de façon créative et sauvage. C’est cette tension, dont Mellors dit que peu de femmes parlent ouvertement, qui fait avancer l’intrigue.
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Coco Mellors a ainsi confié en exclusivité à ELLE UK que l’idée du livre lui est venue lors d’un de ses propres voyages à Paris. « Mon mari et moi essayions d’avoir un enfant, mais il était déjà rentré aux États-Unis. J’ai réalisé que si nous voulions essayer ce mois-là, je devais rentrer, alors même que je voulais désespérément rester à Paris pour écrire ». Cette situation a provoqué un basculement intense chez l’autrice. « C’est à ce moment-là que j’ai compris que ma vie, et mon sentiment de liberté, avaient déjà radicalement changé dès l’instant où j’avais décidé de devenir mère, et non à l’arrivée du bébé, comme je le croyais. Ce fut un bouleversement intérieur profond, mais personne d’autre que moi ne pouvait le voir ».
Une partie du livre a été écrite dans des moments profondément personnels et douloureux pour Mellors, où les mots semblaient couler plus librement encore. « Il y a, dans la seconde moitié du livre, un monologue intérieur où la narratrice énumère tout ce que les femmes traversent physiquement, des douleurs de règles aux fausses couches en passant par les traumatismes de l’accouchement et la ménopause, autant de choses rarement reconnues par la société. Je l’ai écrit juste après ma deuxième fausse couche, et les mots ont jailli tout seuls ».
Elle qui rejoint habituellement des groupes d’écriture a travaillé sur Grenade dans la plus stricte intimité pendant plus de deux ans, sans le montrer à personne. « Même si Zuzu et moi sommes très différentes, j’ai toujours trouvé l’écriture à la première personne extrêmement exposante. J’ai dû aller chercher un endroit très intime en moi pour l’écrire comme je le voulais. Aujourd’hui encore, ma mère, ma sœur et mon mari sont les seules personnes, en dehors de mes éditeurs, à avoir lu ce livre ».
Et maintenant que le roman commence à sortir de l’ombre ? « J’ai à la fois hâte que les gens le lisent et un peu peur », confie Mellors. Et quand ils le liront, elle aimerait qu’ils en retiennent une chose : « L’espoir. Toujours et encore, l’espoir ».
J’ai dû aller chercher un endroit très intime en moi pour l’écrire comme je le voulais.
Découvrez l’extrait exclusif de Grenade, de Coco Mellors
PARIS, JOUR 1
Je sors de l’aéroport dans un nuage de fumée de cigarette. C’est dégoûtant. C’est délicieux. Trois ans que j’ai arrêté, et j’ai toujours l’impression d’être fumeuse. J’aurais dû me faire hypnotiser, comme le font tous les acteurs, mais je voulais le faire à l’ancienne, par la souffrance et l’orgueil. La dernière cigarette que j’ai fumée, je l’ai écrasée sur l’intérieur de ma cuisse. J’en garde encore le cercle pâle laissé par la braise, plusieurs nuances plus clair que le reste de ma peau, comme la lune à peine visible dans un ciel de plein jour. Je ne le remarque pas souvent, mais quand cela arrive, je suis toujours surprise par la personne que j’étais. C’est un soulagement de sentir que je ne suis plus elle, même si je n’ai jamais perdu la peur de pouvoir le redevenir.
Si je devais réécrire L’Enfer de Dante, l’un des cercles serait celui où l’on cherche la voiture qu’on a commandée pour venir nous chercher à l’aéroport après un long vol. Je parcours la route de long en large au niveau des arrivées, slalomant entre des familles pressées et leurs montagnes de bagages, des groupes de vieux messieurs qui fument avec un air de souffrance existentielle, puis je réalise que je suis apparemment au mauvais étage et je titube jusqu’aux départs, pour arriver à l’étage suivant juste à temps pour voir mon chauffeur annuler la course et repartir. Le temps de réserver et de localiser la voiture suivante, j’ai l’impression que le trajet a doublé de longueur. Je m’écroule sur la banquette arrière, le chauffeur regarde mon nom sur son téléphone et se met à rire.
« Zuzu ? dit-il. C’est vous ? »
« C’est moi ! » je réponds avec entrain, déjà aux limites de mon français. Le chauffeur se contente de rire et de secouer la tête, comme s’il avait pitié de moi.
On m’a prénommée d’après la fille de George Bailey dans La Vie est belle, le film préféré de mon père. Zuzu Bailey prononce la réplique la plus célèbre du film : chaque fois qu’une cloche sonne, un ange reçoit ses ailes. Elle n’a aucun autre rôle significatif dans l’histoire. Son rôle est de faire prendre conscience à George du miracle de sa vie. Elle n’est pas le miracle.
Tout le monde se croit original en me demandant si Zuzu est mon vrai prénom, comme si l’incrédulité tenait lieu d’esprit. Je ne comprendrai jamais pourquoi on associe le scepticisme à une forme d’intelligence supérieure. Un anaconda vert peut avaler un homme adulte tout entier. Une cuillère à café d’étoile à neutrons pèse le même poids que la population humaine tout entière. Le monde est surprenant, étrange, infiniment inconnu. Un prénom qui sonne comme deux éternuements consécutifs devrait être le moindre de nos étonnements quotidiens.
En roulant vers la ville, je regarde par la fenêtre et j’attends que Paris se révèle. Je suis encore désorientée par le manque de sommeil, à la fois dans mon corps et légèrement en suspens au-dessus de lui. Mes doigts ont gonflé sous l’effet de la chaleur et de la pression, alors je retire mes bagues une à une, alliance comprise, et les glisse dans mon portefeuille avec un sentiment de soulagement. Voici ce que je sais : nous sommes à la mi-juillet. C’est l’été le plus chaud de l’histoire de Paris. Demain, je montrerai mon premier film au monde, au Passage Film Festival. C’est le seul festival qui ait retenu mon film, et l’on m’a accordé deux séances au lieu des quatre habituelles. Cela me contrarie, bien sûr que cela me contrarie, mais j’ai d’autres urgences à gérer.
Dans trois jours, je dois rentrer à Los Angeles, non pas pour le travail ou un rendez-vous, mais parce que c’est le moment où je vais ovuler. En moi, une poignée de follicules se regroupe, jusqu’à ce que l’un d’eux s’ouvre pour libérer un unique ovule éclatant. Si ma vie avait pris un autre tournant, j’aurais un bébé cette semaine. J’espérais être de nouveau enceinte à cette heure, mais je suis ici. Même s’il ne s’agit que d’un mois, d’un seul cycle, je ne supporte pas l’idée qu’un ovule de plus m’échappe, comme une perle glissée hors de son huître, perdue dans la mer.
Devant nous, un autocollant sur un camion avertit : ATTENTION ! ANGLES MORTS. Cela résume bien, je trouve, la différence entre les Américains et les Français. Nous avons des angles morts. Eux ont des angles de mort.
Nous arrivons, je bafouille un remerciement maladroit en français, puis récupère mon sac dans le coffre, en me disant qu’il est sans doute peu féministe d’attendre que le chauffeur m’aide, tout en lui reprochant intérieurement de ne pas l’avoir fait. Je loge chez Anouk, l’actrice principale de mon film, dans l’appartement de sa mère, dans le 11e arrondissement. C’est sur une petite place protégée de la circulation, entourée de quelques restaurants et bars lumineux. Dehors, des groupes de gens discutent, penchés les uns vers les autres comme des fleurs sauvages. Des bancs en fer forgé bordent les trottoirs, et un peu plus loin s’étend un parc à chiens baigné de lumière. Un caniche blanc et duveteux s’échappe de la laisse de son propriétaire comme un nuage de fumée s’échappant d’une bouche.
C’est si charmant ici qu’il est difficile d’imaginer que cette rue, animée tout en gardant un air de paix, existe en permanence, même quand je suis à près de dix mille kilomètres, à Los Angeles, coincée dans les embouteillages sur la 405, regardant un homme en casquette de camionneur cracher par la fenêtre tout en s’appuyant sur son klaxon. Est-il possible qu’il y ait toujours, ici, des gens attablés aux terrasses, des enfants qui font rebondir des ballons contre la petite fontaine en pierre du parc, que Paris existe, tout le temps, et que nous devions tous mener nos vies ailleurs, sans jamais y vivre vraiment ?
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Article initialement publié sur elle.uk
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