La costumière et artiste luxembourgeoise Sophie Meyer, lauréate du Prix de l’Artisanat d’Art Luxembourg 2025 pour Re-Suscitation, nous a accordé un entretien autour de cette distinction pensée comme un appui concret à la création.

Pensé comme un levier de création, le Prix de l’Artisanat d’Art Luxembourg 2025 distingue moins une œuvre achevée qu’un projet auquel il donne les moyens d’exister. Organisé par De Mains De Maîtres Luxembourg, sous le parrainage de la Fondation Félix Chomé en mémoire de Madame Léonie Schuster-Strasser, et en collaboration avec la Chambre des Métiers, le Prix de l’Artisanat d’Art Luxembourg 2025 est assorti d’une aide pouvant aller jusqu’à 35.000 euros, versée en une fois ou de manière fractionnée. Il distingue et accompagne des artisans d’art actifs au Luxembourg, dont les pratiques se situent à la rencontre de la maîtrise technique, de l’audace formelle, de la matière et de l’innovation. Lauréate 2025, Sophie Meyer a été récompensée pour Re-Suscitation, une robe artistique interactive qui sera présentée dans le cadre de la Biennale De Mains De Maîtres 2027.

Pour Sophie Meyer, ce que le prix vient reconnaître se lit dans une pratique déjà bien installée. Costumière, créatrice et artiste indépendante vivant au Luxembourg, Sophie Meyer développe depuis plusieurs années un travail à la croisée du vêtement, du récit et de la matière. Utiliser des matériaux recyclés, travailler à partir de techniques non conventionnelles, penser le vêtement comme un lieu d’expression autant que comme un objet de fabrication : la durabilité s’apparente d’entrée de jeu comme un élément déterminant dans son travail.

©De Mains De Maîtres Luxembourg

C’est précisément là que le Prix de l’Artisanat d’Art Luxembourg 2025 prend tout son sens. D’une édition à l’autre, il fait en effet apparaître des projets qui demandent bien davantage que de la simple visibilité : du temps, des essais, des moyens de production, une possibilité d’aller plus loin que le format habituel. Après Charlotte Payet en 2024, récompensée pour une œuvre tissée à partir de plastiques recyclés, Sophie Meyer incarne à son tour cette logique d’accompagnement d’une création encore en devenir, à l’endroit même où l’artisanat d’art engage une bascule d’échelle.

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Le temps comme première ressource

Lorsque nous nous entretenons avec elle, Sophie Meyer met d’emblée l’accent sur ce que cette distinction change très concrètement dans son quotidien de travail : elle pourra réduire ses engagements pour consacrer à Re-Suscitation le temps qu’exige une pièce d’une autre ampleur que ses réalisations précédentes. Elle évoque la possibilité de « prendre moins de projets de théâtre » pour (s’) « immerger dans ce projet et prendre le temps de réaliser cette œuvre ». C’est à cette échelle-là que le prix agit d’abord : non comme une reconnaissance abstraite, mais bel et bien comme une condition de travail.

Cette disponibilité nouvelle lui permet aussi d’ouvrir sa pratique à des outils qu’elle n’avait pas encore explorés. Depuis quelque temps déjà, Sophie Meyer voulait intégrer l’électronique à ses pièces. Le prix lui donne enfin le cadre nécessaire pour le faire. Elle dit avoir eu envie « d’élargir un peu ma pratique » en travaillant avec des éléments électroniques qu’elle n’avait, jusque-là, jamais utilisés. Le projet lauréat part de là : déplacer ses méthodes, expérimenter autrement, faire entrer dans le vêtement des dispositifs lumineux et sonores qui changent la relation à l’objet.

Une œuvre portable, technique, instable

L’œuvre imaginée pour le prix prolonge des préoccupations déjà présentes dans son travail. Sophie Meyer revient à un vocabulaire formel qui lui est familier, celui du monde marin, des coraux, des matières vivantes, de la fragilité écologique. Elle le dit simplement : elle a « toujours [été] fortement inspirée de la mer, des coraux ». À partir d’une forme de corail en éventail, elle conçoit une robe structurée par des fibres optiques et des LED, pensée pour réagir à l’espace, au son, à la présence du public. Son intention n’est pas de produire un simple effet visuel. Ce qu’elle veut rendre perceptible, c’est « la vulnérabilité de la nature et l’impact que l’action humaine a sur la nature ».

©De Mains De Maîtres Luxembourg

Le principe même de l’œuvre repose sur cette interaction. Dans l’espace d’exposition, les réactions du public modifient l’état du corail. Sophie Meyer explique que les LED répondront à des microphones : « Dès qu’il n’y a plus de bruit dans l’espace, le corail blanchit. Et dès qu’on est plus relax, plus calme, les couleurs reviennent ». La robe ne se contente donc pas d’évoquer un milieu fragilisé ; elle met ainsi en scène, à même sa surface, une forme de stress ou d’apaisement imposée par l’environnement.

Le costume reste au centre, avec ce qu’il implique de présence, de narration, de projection sur un corps. Sophie Meyer rappelle que ce médium l’intéresse précisément parce qu’il n’est jamais neutre : « Dans le costume, on travaille toujours avec le performatif » et « les costumes sont toujours part d’une histoire ». Son projet pour le Prix de l’Artisanat d’Art Luxembourg 2025 se situe d’ailleurs à cet endroit bien précis ; entre œuvre d’exposition et forme portable. Cette tension entre sculpture, vêtement et performance traverse l’ensemble de son travail. Elle était déjà présente dans ses corsets montrés à De Mains De Maîtres, où elle mettait en valeur la précision artisanale de la confection tout en déplaçant le regard porté sur ce type de pièce.

Le projet lauréat introduit aussi une autre donnée, plus technique, qui change sa manière de travailler. Pour la première fois, Sophie Meyer ne mènera pas seule l’ensemble du processus. Son père, électricien de formation, l’accompagnera sur les questions d’électronique et de programmation. Elle insiste sur cette collaboration à venir : il a « les connaissances techniques » et ils vont « expérimenter ensemble pour développer le corps électronique ». Le détail est concret, mais il dit énormément de ce que ce prix raconte également, plus en arrière-plan : un élargissement des savoir-faire convoqués, une collaboration nouvelle, un dialogue entre couture, conception plastique et systèmes techniques.

Sophie Meyer refuse d’ailleurs de séparer l’artiste de l’artisane : pour elle, les deux vont résolument de pair. Il y a l’idée, bien sûr, mais il y a aussi la coupe, l’assemblage, le travail du vêtement, la connaissance des matériaux, tout ce que suppose le fait de fabriquer. « Pour moi, on ne peut pas séparer les deux », dit-elle. « Je me considère également comme une artisane ». Cette position rejoint au fond l’esprit même du Prix de l’Artisanat d’Art Luxembourg 2025, pensé pour soutenir une création contemporaine au croisement de l’art et de la matière. Chez Sophie Meyer, cette articulation s’inscrit dans le geste, dans le temps long, dans les essais. Elle le dit très franchement : « Expérimenter, faire des erreurs, je trouve que c’est vraiment important pour évoluer dans le travail ».

Rien, d’ailleurs, n’est encore figé : un dessin reste un point de départ, jamais une forme arrêtée. Au contact du matériau, du volume, du corps, la pièce peut encore évoluer, perdre certains éléments, en intégrer d’autres. Le projet sera développé au cours de l’année avant sa présentation à la Biennale 2027. Sophie Meyer revendique pleinement cette part d’incertitude : « Expérimenter, faire des erreurs, je trouve que c’est vraiment important pour évoluer dans le travail. Parce que si on n’expérimente pas, on fait toujours la même chose ».

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