Du 9 au 25 octobre, la 19e édition de CinEast invite à découvrir le cinéma d’Europe centrale et orientale. Invitées du festival, Tatjana Božić, Iga Lis et Alina Șerban portent à l’écran des trajectoires féminines singulières pour aborder in fine des sujets universels.
Articulée autour de la thématique « Crossroads », la nouvelle édition du festival CinEast explore les récits de 21 pays d’Europe centrale et orientale à travers plusieurs salles au Luxembourg, associant projections, débats et rencontres. Parmi ses rendez-vous récurrents figure le traditionnel Women’s Event intitulé Where Do I Belong , qui accueillera cette année la réalisatrice, scénariste et productrice croato-néerlandaise Tatjana Božić.
Qui sont les rois réalisatrices invitées au CinEast 2026 ?
Tatjana Božić : La quête d’un chez-soi

Tatjana Bozic / ©CinEast
Dans son dernier long-métrage, Fragments of Belonging, Tatjana Božić, protagoniste principale, est en quête d’un endroit où elle puisse se sentir chez elle. Après avoir vécu en Croatie, en Bosnie, en Union soviétique, à Londres et, finalement, à Amsterdam, elle aborde les questions de migration, d’identité et d’intégration dans son documentaire, à travers son propre parcours ainsi que celui de ses amis et de sa famille, de ceux qui ont aussi franchi des frontières : « c’est comme si je n’avais été que de passage, j’ai toujours été prête à refaire ses valises et à repartir de zéro. » Ce voyage lui permet de s’interroger sur ce qui fait un chez-soi : « Mon chez-moi, pour moi, c’est là où se trouve mon cœur, même si mon cœur est à plusieurs endroits », confie-t-elle. Au-delà de la migration, le film soulève des interrogations sociétales fondamentales. Que signifie appartenir à un lieu ou à une communauté ? Dans quelle mesure sommes-nous censés renoncer à une partie de nous-mêmes pour nous intégrer à une société ? Et les femmes sont-elles jugées différemment lorsqu’elles ne se conforment pas aux attentes culturelles, sociales ou liées au genre des communautés qui les entourent ? « L’appartenance, c’est aussi un choix, c’est ce que j’ai appris en réalisant ce film, c’est d’accepter ma propre histoire. » Pour la cinéaste, la maternité a également déplacé ces questionnements, formulant le souhait que son fils hérite « d’une capacité à trouver un chez-soi, plutôt qu’un sentiment de ne pas en avoir ». Ayant finalement appris à accepter la richesse multiculturelle, elle conclut avec force : « j’appartiens en effet à plusieurs endroits plutôt qu’à un seul ».
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À Neimënster, le 19 octobre de 19h à 22h30. .Women’s Event « Where Do I Belong » À la suite de la projection de Fragments of Belonging, la discussion explorera l’identité, l’appartenance et la navigation entre différentes cultures et pays, avec la réalisatrice Tatjana Božić et la chercheuse Marie Valentová. Modératrice : Martyna Adamska.
Iga Lis : le travail comme raison d’être

Iga Lis / ©CinEast
Entre Londres et Varsovie, où elle partage aujourd’hui son temps, Iga Lis s’attache à filmer les existences ordinaires. Son documentaire, The Queen and the Smokehouse, retrace le parcours de Miecia, de son fumoir à poissons et de « la communauté qui l’entoure ». Sur le terrain, la démarche de la réalisatrice est simple : « suivre leurs vies » en enregistrant « tout ce que l’on voyait, et tout ce qui nous entourait », sans chercher à imposer un discours préconçu. Dans une station balnéaire polonaise, Miecia est surnommée la “reine du poisson fumé”. Depuis quarante ans, sa gargote propose les meilleurs sandwichs de la ville. « Ce sont la passion sincère, la personnalité et l’esprit de Miecia qui ont assuré la pérennité de son activité de fumoir de poisson », témoigne Iga Lis. C’est finalement lors de l’étape du montage que « la culture du travail, la famille et le vieillissement » se sont imposées comme les lignes de force du film. Par la suite, elle relate que « lors des tournées dans les festivals et les salles de cinéma, elle a découvert une grande diversité d’interprétations de la part des spectateurs. » Cette immersion a surtout mené Iga Lis à une prise de conscience : « Pour Miecia, comme pour beaucoup d’entre nous, le travail définit l’identité. » Confrontée à la perspective de voir son « héroïne » cesser son activité, la cinéaste s’interroge : « Le travail est-il la seule chose capable de nous donner un sens, ou pouvons-nous le trouver ailleurs ? » Une question qui fait directement écho à sa propre démarche, elle qui reconnaît « tirer tant de sens de ses créations, ce sont des questions que je me pose sans cesse et avec lesquelles je suis personnellement en lutte. » Le film met ainsi en lumière « la tragédie centrale de cette histoire » : le paradoxe de continuer à s’épuiser au travail, comme le fait Miecia, simplement parce que ce travail est devenu notre unique raison de vivre.
La projection du documentaire polonais The Queen and the Smokehouse (Bałtyk) aura lieu le jeudi 22 octobre 2026 à 20h30. Cette séance spéciale s’inscrira dans le cadre de la Soirée polonaise du festival CinÉast. La projection se déroulera en présence de la réalisatrice Iga Lis et sera suivie d’un moment convivial autour de spécialités et de boissons polonaises.
Alina Șerban : porter à l’écran les récits roms

Alina Serban / ©CinEast
Avec I Matter, Alina Șerban filme Rebeca, une jeune femme rom de 18 ans qui s’apprête à quitter le foyer où elle a grandi et place ses espoirs dans le retour de son père, bientôt libéré de prison. Pour la réalisatrice, actrice et militante roumaine, raconter une histoire rom est nécessaire « quel que soit le contexte », car « les Roms sont si souvent méprisés et laissés en marge de l’histoire et de ses récits ». Elle souhaite permettre au public de « plonger dans une réalité qu’il n’aurait peut-être pas eu l’occasion de découvrir autrement » et de la vivre « à travers l’expérience du personnage ». Rebeca ne devient pas pour autant le symbole d’une communauté. « Je voulais avant tout la dépeindre comme un être humain et lui permettre d’exprimer tout ce qu’elle ressent », explique la cinéaste. La jeune femme garde « la liberté d’exister simplement, dans toute sa complexité », avec « ses propres émotions, ses propres contradictions et ses propres expériences ». Alina Șerban mise sur la capacité du cinéma à créer cette rencontre : « À travers un écran, les gens peuvent créer un lien avec quelqu’un qu’ils ne rencontreront peut-être jamais dans la vie réelle. » Elle affirme que « l’art peut changer les points de vue et façonner les opinions », particulièrement lorsque les histoires roms sont « enfin mises en avant et racontées du point de vue des Roms eux-mêmes ».
I Matter sera projeté le samedi 17 octobre à 18 h 30 au Ciné Utopia ; le dimanche 18 octobre à 20 h 45 au Ciné Utopia et le vendredi 23 octobre à 20 h 30 au Cercle Cité avec la présence de Alina Șerban aux deux premières séances.
Pourquoi le CinEast est-il une tribune essentielle pour des réalisatrices
Le choix de la réalisatrice hongroise Ildikó Enyedi comme présidente du Jury international, cinéaste notamment célébrée pour son chef-d’œuvre Corps et Âme, Ours d’or à Berlin, marque fortement cette édition. À travers sa programmation, le festival CinEast s’affirme comme une tribune essentielle pour ces cinéastes, mettant à l’honneur des œuvres comme The March of the Amazons (projeté le 11 octobre), un documentaire bulgare brossant le portrait de quatre femmes face aux préjugés, ou encore 17 de Kosara Mitić (le 22 octobre), un récit poignant qui a reçu le prix spécial de la promotion de l’égalité des genres au Festival de Sarajevo. Ces choix esthétiques engagés placent la résilience et les récits de femmes au cœur du grand écran.
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