Poète, docteur en sciences politiques et désormais romancier, Ozan Zakariya Keskinkılıç écrit en marchant « je parle parfois tout seul », au risque de passer pour un fou. Son premier roman, Fils de clebs, aussi sensuel que pieux, a raflé les prix en Allemagne avant d’arriver en France. La traduction française, paru au Nouvel Attila sort le 6 octobre en librairie, l’occasion pour nous d’aller à sa rencontre.

Né en 1989 en Allemagne de parents turcs d’origine arabe, Ozan Zakariya Keskinkılıç publie d’abord de la poésie, puis Muslimaniac, un essai sur l’islamophobie. Avec Fils de clebs, paru chez Suhrkamp en 2025 et couronné du prix Aspekte de la ZDF et du prix d’encouragement Max Frisch, il suit Zeko, jeune Berlinois qui jongle entre rencontres Grindr, prière du vendredi et séances de thérapie, en comptant les jours qui le séparent de Hassan, son amour d’été resté à Adana. Le roman, écrit en fragments incantatoires mêle l’allemand au turc et à l’arabe ; on y croise Kafka, Jésus et des Témoins de Jéhovah. Jeffrey Trehudic l’a magnifiquement traduit pour Le Nouvel Attila, nous offrant l’un des plus beaux textes de cette rentrée littéraire.

L’interview d’Ozan Zakariya Keskinkılıç 

Pourquoi un roman, et pas un poème, pour cette histoire ?

Je ne décide jamais si ce sera un poème, de la prose ou autre chose. Je pensais d’ailleurs écrire des poèmes, d’autant que je préparais un nouveau recueil. Et puis, le texte s’est allongé. Peut-être un long poème ? Une histoire a alors commencé à se dessiner sous mes yeux, des personnages y sont apparus. J’ai continué à écrire, et un livre est sorti. Je n’aurais jamais pu l’écrire sans la poésie, qui est une autre manière d’observer le monde, soi-même et la société.

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Qu’est-ce que la poésie apporte à la prose ?

L’art de l’ambiguïté. La poésie aide à composer avec le flou. Elle se fiche des règles. On peut tout changer la grammaire, la forme… Elle reste toujours vraie, à sa manière. Cette liberté m’a donné le courage d’écrire un roman comme j’écris des poèmes, sans chercher à expliquer ni à prouver quoi que ce soit.

Vous avez écrit sans savoir où ça allait. Qu’avez-vous ressenti ?

Une immense curiosité, parce qu’il fallait que je comprenne ce que Zeko voulait. Quand je marchais en ville en écrivant des fragments, je voyais mes personnages partout. Je me demandais ce qu’ils feraient, ce qu’ils diraient. Aujourd’hui encore, alors que le livre est imprimé, j’entends la voix de Zeko dans ma tête. On m’a demandé si je n’avais pas peur d’écrire certaines choses. Je n’y avais même pas pensé. Avoir toujours peur de ce que les autres pensent, c’est la mort de la littérature. Le soir, chez moi, j’étalais les fragments de la journée et je cherchais ce qui les reliait, comme un puzzle. J’étais mon propre lecteur. Je comptais les jours avec Zeko, sans même savoir s’il se rendrait à Adana. Et puis, à un moment, il m’a échappé en quelque sorte. Il est parti à Marseille. J’ai découvert la fin en écrivant les dernières pages. Ce détour a beaucoup compté, il a évité au livre de tomber dans bien des clichés.

Comment avez-vous construit la structure du livre ?

Bien sûr, un écrivain fait des choix et relie les choses entre elles. Mais j’ai voulu une structure ouverte, en fragments : on peut ouvrir le livre à n’importe quelle page et lire un passage qui tient seul, tout en résonnant avec les autres. Cette forme suit le fonctionnement de la mémoire. On ne se souvient jamais d’un bloc, on reconstruit à partir de fragments, et c’est pour ça qu’un souvenir n’est jamais raconté deux fois de la même façon. Le prénom de Zeko va dans ce sens : Zakariya signifie « Dieu s’est souvenu ». Je n’ai pas écrit une autobiographie, même s’il y a des ressemblances. J’ai choisi ce prénom pour ce qu’il veut dire.

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Je suis obsédé par Kafka comme je le suis par la religion, le désir et la littérature.

Votre prose sonne comme de la musique. Est-ce que vous écrivez à l’oreille ?

Complètement. Enfant, avant même de savoir lire, j’écoutais des textes, notamment le Coran que des membres de ma famille récitaient le matin, de façon très mélodieuse. J’ai appris le texte par la voix. Ensuite, je suis incapable d’écrire assis devant mon ordinateur. Je marche, je parle tout seul, dans ma chambre ou dans la rue. Les gens doivent se demander si je suis fou. Mais j’ai besoin d’entendre ma voix pour sentir les mots. Et quand je doute d’un passage, je le relis à voix haute pour en suivre la mélodie. (Une playlist accompagne d’ailleurs le roman, à écouter ici, ndlr.)

Les odeurs, la cuisine, les corps sont partout dans votre livre. Quelle place accordez-vous à la sensualité ?

C’est un texte très charnel. Quand j’écris, je le ressens physiquement : je transpire, je tremble. C’est une expérience érotique, au sens propre. Je touche le texte et le texte me touche en retour.

Vous avez choisi de garder des mots turcs et arabes dans le texte allemand, on les retrouve également dans la traduction française. Quel est le poids de la langue ?

La première raison, c’est que je déteste les notes de bas de page ! Il y a une forme de violence à intervenir dans un texte qui parle déjà, comme si le lecteur ne pouvait pas comprendre. Il faut faire confiance au texte. Dans la rue, on entend tout le temps des gens qu’on ne comprend pas, et c’est très bien. Ne pas comprendre mais ressentir, c’est assez magique. Ensuite, quand on parle plusieurs langues, on les mélange. J’ai grandi comme ça, entre le turc, l’arabe et l’allemand, avant d’apprendre l’anglais et le français à l’école. Une autre langue vous fait voir la vôtre autrement. Zeko le découvre, avec une hiérarchie, racialisée, entre le turc et l’arabe d’un côté, l’anglais, le français ou l’allemand de l’autre. Il se demande pourquoi certaines phrases lui viennent en français ou en anglais et pas en turc, alors que le turc lui permet d’en dire d’autres.

Le titre du livre est une insulte. Pourquoi l’avoir choisi pour raconter une histoire d’amour ?

Hundesohn traduit mot pour mot une insulte qui existe en arabe, ibn al-kalb, et en turc, köpek oğlu köpek. Les jeunes l’ont fait passer dans l’allemand. J’ai d’ailleurs trouvé génial qu’en français, « clebs » vienne de kalb, le chien en arabe. Si j’ai choisi une insulte, c’est parce qu’on ne peut pas parler d’amour sans parler de haine et de violence : la personne qu’on aime, on peut aussi la haïr. Dans le livre, Zeko entend son grand-père traiter Hassan de « fils de clebs » et ne comprend pas, lui qui adore les chiens.

Pendant l’écriture, j’en ai vu partout, des chiens, jusque chez Kafka. Dans la Lettre au père, il raconte que son père, qui détestait son ami l’acteur Jizchak Löwy, lui répétait : « qui se couche avec les chiens se lève avec des puces ». Le grand-père de Zeko prononce la même phrase sans avoir jamais lu Kafka. Et le roman s’ouvre sur Zeko qui compte sur son corps… des suçons. Parler de désir, c’est aussi parler de saleté, de maladie, d’IST : ça fait partie de la vie. Peu à peu, Zeko devient lui-même chien, et comprend ce que c’est d’être, dans cette société, aimé et caressé, mais également détesté et tué.

Comment s’est passé le travail de traduction de l’allemand au français pour garder cette poésie, cette puissance du texte ?

On se voyait au café, chez moi, ou au téléphone avec Jeffrey. Il me montrait des fragments et on discutait de la façon de les traduire. J’ai aimé sa manière d’entrer dans l’histoire et de se demander ce qui la rendrait sensible pour des lecteurs français. Traduire, pour moi, c’est écrire un nouveau texte. Je comprends assez bien le français pour le ressentir, et j’ai eu l’impression que le livre avait trouvé son corps français. Et comme il se termine à Marseille…

Est-ce une histoire d’amour avec Hassan que vous racontez, ou une histoire d’amour avec Dieu ?

Une histoire d’amour est toujours au pluriel. Il y a Hassan, il y a Dieu, les grands-parents, le meilleur ami, un inconnu dont Zeko ne connaît même pas le nom… Dès la première scène, il compte ses suçons, pense à l’homme qu’il vient de rencontrer, puis à Hassan, qu’il reverra dans neuf jours. Et il sort de la salle de bains pour aller prier. Je crois que le sacré est partout, tout comme l’intime. La religion aussi est une histoire d’amour : on attend Dieu, qui vous ghoste parfois, comme les autres amants. Mais lui ne vous bloquera jamais. Il vous fait des promesses, et il veut que vous l’aimiez en retour. Nos sociétés, en France comme en Allemagne, sont obsédées par les oppositions : l’Arabe d’un côté, l’Allemand ou le Français de l’autre. Ça n’a aucun sens. Pour la religion et le désir, c’est pareil, on n’a pas à choisir.

La langue dans laquelle vous écrivez est très incantatoire. Elle fait de votre texte une immense prière…

J’avais ce sentiment en écrivant, celui d’être au milieu d’un rituel. Dans les trois religions abrahamiques, c’est par la parole de Dieu que tout est créé, dans la Bible comme dans le Coran. Écrire me rapproche de cette expérience : créer par la langue.

On dit que la foi et le désir queer ne vont pas ensemble. Que répondez-vous à ceux qui avancent ça ?

Pendant des années, j’ai passé mon temps à expliquer aux gens que j’existais, jusqu’à écrire des essais sur le sujet. À force, on passe sa vie à prouver qu’on existe et on oublie de vivre. Aujourd’hui, je veux vivre. Cette incompréhension, je la rencontre dans des familles religieuses conservatrices, mais aussi dans des milieux laïcs et progressistes, où il faudrait renoncer à la religion pour prouver qu’on est éclairé. Pour ma part, je ne crois pas que l’homosexualité soit un péché, et cela me suffit. Je ne voulais donc pas d’une énième histoire de coming out, avec un héros victime sommé de choisir entre être gay et être musulman. On connaît ces récits par cœur. Je voulais montrer une troisième voie, qui existe bel et bien.

Hassan est-il réel, ou un rêve de Zeko ?

En écrivant, je me suis d’abord demandé s’il n’était qu’un fantôme. Puis j’ai compris qu’il était bien réel, parce qu’entre ces deux hommes, il y a un drame et une violence cachée derrière l’histoire d’amour. Pour autant, je ne sais pas vraiment qui il est : Zeko projette sur lui tous ses désirs. Il l’aime et le hait, le voit comme un chien, puis comprend à la fin que c’est un loup. Il n’y a d’ailleurs aucun Hassan dans ma vie ! Cette violence tient beaucoup à la masculinité. Les hommes apprennent à crier, à critiquer, à rivaliser, rarement à montrer leur tendresse, surtout entre eux. Je l’ai ressenti dans les vestiaires, après le sport ou à la piscine, avec cette peur que l’homme qu’on désire puisse vous frapper. Beaucoup de femmes hétérosexuelles se reconnaîtront dans Zeko, car elles savent ce que c’est d’aimer et d’avoir peur en même temps. Aimer les hommes quand on est un homme ne protège de rien.

Pourquoi Kafka est-il si présent dans le livre ?

Je suis obsédé par Kafka comme je le suis par la religion, le désir et la littérature. Je l’ai lu à l’école avec La Métamorphose ; je n’étais pas prêt. Je l’ai relu plus tard, et je n’ai plus pu m’arrêter. D’ailleurs, je vous parle depuis Prague, où je suis allé sur sa tombe. Je me reconnais dans son obsession de l’écriture. Quand je n’écris pas, il me manque quelque chose. Quand j’écris, j’ai peur de passer à côté de la vie. Je ne peux pas imaginer une vie sans écrire et sans aimer, sans littérature et sans désir.

Une dernière question pour la route : lm’imam bayildi est-il vraiment votre plat préféré ?
L’un d’eux, mais il y en a tellement ! À Berlin, j’organise une série de rencontres, All You Can Read, qui mêle cuisine et littérature. Je n’aime pas le cliché de l’écrivain seul à son bureau, à échafauder de grandes théories. La littérature commence aussi à la table de la cuisine. D’ailleurs, le livre est plein de ce vocabulaire : le désir d’être mangé, de manger l’autre… On finit tous dans l’assiette de quelqu’un.

Fils de Clebs, traduit de l’allemand par Jeffrey Trehudic, Le Nouvel Attila, 248 pages, 21 €. En librairie le 6 novembre.

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