Cofondateur du collectif cubain Los Carpinteros, Dagoberto Rodríguez présente sa première exposition personnelle au Luxembourg du 24 octobre au 29 novembre 2026.

Au château de Bourglinster, ses Terracotta Satellites parlent de surveillance et de notre dépendance aux technologies. À Roodt-sur-Syre, l’ancienne église Al Kierch accueille El gimnasio del pensamiento, une salle de sport dont les poids portent des noms d’écrivains, de Simone de Beauvoir à Marguerite Yourcenar. Installé en Europe depuis 2009, l’artiste revient pour ELLE Luxembourg sur la censure à Cuba, la désinformation et le culte du corps.

L’interview de Dagoberto Rodríguez

Vous exposez seul pour la première fois au Luxembourg. Que saviez-vous du pays avant ce projet et comment vous l’êtes-vous approprié en amont de l’exposition ?

C’est probablement l’une de mes premières expositions en Europe hors d’Espagne. Ces huit dernières années, j’ai beaucoup travaillé, surtout aux États-Unis et en Amérique latine. Exposer en Europe a donc une grande valeur pour moi, d’autant que je vis en Europe depuis 2009. C’est une exposition très importante.

Le Luxembourg m’intéresse beaucoup parce qu’il me renvoie à l’idée que je me faisais de l’Europe dans les années 90, quand je vivais encore à Cuba : des partis démocrates qui font ce qu’ils ont à faire, une Europe assez différente de celle d’aujourd’hui. C’est un peu à travers ce regard que je vois le Luxembourg aujourd’hui.

Lire aussi : Festival du film italien de Villerupt : six coups de cœur à découvrir

L’exposition se tiendra sur deux sites, deux communes qui s’associent pour la première fois autour d’un artiste : une ancienne église et un château. Comment travaille-t-on avec des lieux qui ne sont pas des musées ?

Je trouve que les musées traversent une période difficile. Depuis le Covid, leur programmation a été bouleversée : ils ont pris un an de retard, peut-être plus, et ils essaient encore de rattraper. Le musée n’est donc pas toujours la meilleure option pour un artiste. Explorer des espaces alternatifs m’intéresse, et c’est une très belle occasion.

C’est peut-être, aussi, une façon d’aller plus directement à la rencontre de votre public ?

Je pense que mon travail est compréhensible par tous les publics. Ces dernières années, il ne se concentre plus seulement sur la problématique cubaine, sur la relation entre le pouvoir et le communisme. Si les thèmes restent liés à Cuba, mon propos, lui, est devenu plus global, plus universel : la technologie, notre manière de vivre, ce qu’est notre vie aujourd’hui. Ces deux expositions vont dans ce sens.

Vous avez choisi de travailler la terre cuite, un matériau ancien, pour représenter un objet technologique. D’où vient cette idée ?

Je crois que l’humanité, en passant par la technologie, finit toujours par revenir aux matériaux les plus élémentaires, comme l’argile. Je trouve ça fascinant. Regardez les technologies de pointe : les boucliers des satellites, qui doivent résister à de très hautes températures, sont faits de ces matériaux de base. L’humanité fait un long détour pour finalement revenir au même point, à l’essentiel.

Je travaille l’argile de temps en temps. J’ai réalisé les pièces en terre cuite de cette exposition il y a deux ou trois ans au Portugal, avec l’aide d’une personne vraiment formidable. Je ne suis pas très habile de mes mains (rires), alors nous avons travaillé ensemble sur ce projet. J’aime beaucoup ce matériau parce qu’il est très simple, tout en étant très dramatique.

Par le passé, j’ai réalisé une autre pièce sur la guerre civile syrienne : des bombes en argile qui ressemblaient à des amphores, ces vases méditerranéens issus d’une tradition qui remonte aux Grecs et à l’Empire romain, adaptés à un récit contemporain sur le conflit syrien. L’argile est donc un matériau très important pour moi. Je prévois d’autres choses avec elle dans ma nouvelle production, consacrée aux coquillages tropicaux et à l’univers sous-marin : le monde inconnu, le monde du silence, et ses liens avec la situation politique à Cuba.

Gimnasio del Pensamiento. Installation. © Dagoberto Rodriguez

Justement, vous avez grandi à Cuba, où l’information a longtemps été très contrôlée. En quoi cette expérience a-t-elle nourri votre regard sur la surveillance et sur les réseaux ?

Avant 2009, je vivais dans une sorte d’obscurité, parce qu’à Cuba, comme vous le savez, la communication est totalement contrôlée. Je me souviens avoir essayé d’aller sur le site de la NASA depuis Cuba : c’était interdit par les administrateurs du réseau. Quand je suis arrivé en Europe en 2009, je passais des heures devant l’ordinateur, comme un fou, à chercher des informations, notamment sur les programmes de la NASA.

C’est fascinant de voir comment ils ont développé ce rover qui roule aujourd’hui sur Mars. Il y a deux ans, j’ai d’ailleurs consacré une série de peintures à des paysages du monde vus à travers tous ces instruments optiques. À l’heure actuelle, nous voyons la réalité à travers des dispositifs. Notre façon de regarder le paysage a complètement changé : nous le voyons à travers ces appareils. C’est une autre façon de voir la réalité, et j’ai beaucoup travaillé là-dessus. Certaines œuvres de l’exposition sont des paysages réalisés à partir d’images satellites : des tempêtes tropicales, d’après des photographies de la NASA.

Une partie de ce travail est consacrée à la technologie comme acteur silencieux, parce qu’elle contrôle nos vies. Vous sortez dans la rue avec votre téléphone, et il est connecté en permanence aux satellites, à tous ces dispositifs. Ils nous contrôlent vraiment. La vie moderne dépend de ces appareils silencieux. Mon travail porte beaucoup sur l’impact de toute cette technologie sur notre quotidien.

Radio Luxembourg a été écoutée dans toute l’Europe à des moments où l’information était censurée. Pendant la guerre froide, par exemple, elle était captée de l’autre côté du rideau de fer. Cette histoire vous parle-t-elle, vous inspire-t-elle ?

Dans les endroits où l’information est distribuée au compte-gouttes, les gens mettent deux fois plus d’enthousiasme à trouver autre chose, à aller au-delà. C’est une question de curiosité. Quand on vit dans un pays comme Cuba, on est deux fois plus curieux qu’en Europe. Ici, l’information est partout ; aux États-Unis, elle vous assaille. À Cuba, non : il faut la trouver, il faut la chercher. Cela forme des citoyens doublement curieux, qui veulent savoir ce qui se trouve là, ce qui s’est passé avant. Je pense que la censure rend les gens curieux, doublement curieux. C’est l’effet inverse de celui recherché.

Vous pensez vraiment que ça rend les gens curieux, ou, au contraire, que ça les abrutit ? Je n’ai pas l’impression que les gens aillent chercher l’information quand elle ne vient pas spontanément à eux. Quand on voit, par exemple, la montée des extrêmes…

Quand on n’a pas d’information, on fait un double effort pour la trouver. Le gouvernement cubain ou le gouvernement chinois pensent sans doute qu’en interdisant l’information, ils empêcheront les gens de regarder ailleurs. C’est le contraire : cela crée un intérêt général. Quand on va à Cuba, on rencontre des gens très informés, capables de parler de tout. C’est un peuple éduqué, très curieux.

Mais vous parlez d’un public éduqué, quand les gens, de plus en plus, reçoivent l’information mais ne l’analysent pas et ne cherchent pas à la confronter.

J’ai un fils de 14 ans. Avec lui, je suis en quelque sorte le censeur de la maison : il ne peut pas passer cinq heures devant l’ordinateur, alors j’ai instauré un régime pour doser son temps d’écran. Mais je pense que c’est un autre problème. Ici, il y a tellement d’information qu’on finit par être complètement désinformé. La presse ne vous informe plus vraiment, elle suit un seul point de vue. Sur Twitter, il y a des tonnes d’informations qu’il faut filtrer, c’est un travail énorme : démêler le vrai du faux, c’est sans fin.

J’ai toujours aimé lire l’actualité. Au début des années 2000, vers 2004, quand je vivais à Cuba, j’écoutais le World Service de la BBC. Pour moi, c’était la bible : ils avaient un service en espagnol très compétent, très impartial. Aujourd’hui, même avec la BBC, je dois confronter l’information à d’autres sources si je veux savoir ce qui s’est vraiment passé. C’est particulièrement vrai en cas de conflit, comme en Ukraine : il faut regarder sérieusement les sources, savoir qui défend quoi. L’information juste est désormais un luxe, aussi rare et précieuse que l’or. Si vous voulez connaître la réalité, il faut vous asseoir et confronter toutes les informations qui viennent de toutes sortes de sources. Prendre des décisions, y compris des décisions sociales, devient une tâche difficile.

Icone citation

Le culte du corps est en train de devenir notre religion

Votre œuvre El gimnasio del pensamiento a été présentée à Alicante avec des noms gravés sur les poids. Vous avez changé la sélection pour le Luxembourg. Pourquoi Simone de Beauvoir et pourquoi Marguerite Yourcenar ?

C’est une bibliothèque, en quelque sorte, des livres qui m’ont accompagné pendant mes études d’art à Cuba et jusqu’à aujourd’hui. Une bibliothèque personnelle. J’ai essayé d’inclure des livres qui me tiennent profondément à cœur, que j’ai lus.

Pour Marguerite Yourcenar, c’est ce livre magnifique, Mémoires d’Hadrien (1951), un  grand roman historique consacré à l’empereur Hadrien.

Simone de Beauvoir quant à elle est dans la collection pour une autre raison. Dans les années 60, elle s’est rendue à Cuba avec Sartre (en février-mars 1960, NDLR), et il existe ces photos d’eux avec Che Guevara. Che Guevara était très machiste, léniniste ; c’était une icône révolutionnaire, mais aussi un grand persécuteur à Cuba. Cette rencontre réunit deux polarités, et toutes deux ont été très influentes dans nos vies. À Cuba, c’est surtout Che Guevara avec son idéologie radicale ; Simone de Beauvoir y a eu moins d’influence, parce que je ne pense pas que Cuba soit un pays très féministe. Mais je sais qu’en Europe, elle a beaucoup compté, et qu’elle a été très influente dans le mouvement féministe international. Voilà pourquoi ces deux auteurs. Mais chaque auteur que j’ai choisi pour cette bibliothèque a une histoire personnelle avec moi.

20 Kg de Franz Kafka, 2024. Watercolor on paper. 65 x 65 cm. Dagoberto Rodriguez_

20 Kg de Margarite Yourcenar, 2024. Watercolor on paper. 65 x 65 cm. Dagoberto Rodriguez_

Charles Bukowski, par exemple, que nous lisions beaucoup quand j’étais étudiant à l’école d’art et à l’université à Cuba. Ou Milan Kundera : à l’époque, La Plaisanterie était considérée comme la bible de l’anticommunisme. Le livre circulait en cachette à Cuba. Quand nous le lisions, nous lisions quelque chose de totalement interdit.

Est-ce que vous vous considérez comme féministe ?

Je ne sais pas, je suppose que oui. Tout ce qui favorise l’égalité entre les hommes et les femmes, et entre tout le monde, je suis pour. Tout droit qui a été refusé à quelqu’un constitue une cause légitime. Le féminisme aussi : quand il permet de rendre des droits à un groupe de personnes qui en a été privé, c’est très important d’être présent.

Icone citation

D’une certaine façon, c’est une œuvre de propagande : pro-littérature, pro-poésie, pro-livres

C’est justement ce que disait Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe (1949) : « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant ». C’est ce qu’on voit un peu partout dans le monde, aux États-Unis, en Pologne… Quel regard portez-vous là-dessus ?

Elle avait tout à fait raison. Je pense qu’il reste encore beaucoup à faire en termes de droits, y compris en Europe. Ce qui me gêne, c’est que le féminisme a parfois été associé aux mouvements de gauche. Je viens d’un pays communiste qui a confisqué les libertés pendant des années, et je ne pense pas que ce soit une union saine. Quand la gauche s’en sert pour prendre le pouvoir, c’est autre chose. Je n’aime pas quand cela devient très radical, quand le mouvement devient un business : il se corrompt. Mais la revendication d’origine, demander des droits, l’égalité, c’est une revendication humaine et légitime.

Vous installez El gimnasio del pensamiento, une salle de sport complète avec barres, anneaux et corde à grimper, dans Al Kierch, l’ancienne église de Roodt-sur-Syre. Que change ce lieu de culte dans la lecture de l’œuvre ?

Je pense qu’il renforce le récit et le message, parce que le culte du corps est en train de devenir notre religion. Nous devenons religieux dans notre façon de vouloir paraître mieux, et nous oublions parfois les ingrédients nécessaires à notre santé, y compris notre santé mentale. Il faut un équilibre. On sait exactement combien de calories il faut chaque jour pour être mince ou en bonne santé ; mais je pense qu’il faut aussi lire pour être en bonne santé. Il existe des endroits, des cultures, réellement obsédés par le corps.

C’est une œuvre critique, qui interroge la manière dont nous prenons soin de nous. Je pense que nous devenons plus ignorants. Cette œuvre essaie de faire réfléchir à un chemin perdu : celui où l’on doit lire pour vivre une expérience, où l’auteur vous parle à l’oreille. Cette expérience, il est important de la préserver.

D’une certaine façon, c’est une œuvre de propagande : pro-littérature, pro-poésie, pro-livres. Je ne suis pas un grand lecteur, pas un lecteur super intellectuel, je suis même plutôt paresseux. Mais c’est ce que j’essaie de transmettre à mon fils, à ma famille : revenir à ce monde analogique que nous avons perdu et qui occupait une place très forte dans nos vies.

Le public pourra-t-il utiliser les agrès de l’installation ?

Oui, et cela doit vous faire penser à ces auteurs. Je pense que les pièces se complètent avec la performance ; j’aimerais vraiment que les gens fassent de l’exercice. La dernière fois que j’ai montré cette pièce, c’était à Lisbonne, et nous avons organisé une grande performance en invitant les gens à s’entraîner. Beaucoup ne connaissaient pas les auteurs, mais même comme ça, c’est une bonne chose : on veut se rapprocher de la littérature, de la poésie. C’est le rôle de la pièce.

Vous avez fondé Los Carpinteros à La Havane en 1991 avec Marco Castillo et Alexandre Arrechea. Après le départ d’Arrechea en 2003, vous avez travaillé en duo avec Marco Castillo, jusqu’à la séparation du collectif en 2018. Qu’est-ce qui a changé dans votre travail depuis que vous créez seul ?

Les idées ont complètement changé. Ces huit dernières années, mon travail est devenu plus personnel, bien sûr, plus introspectif. Quand nous étions deux, c’était la problématique de deux personnes, un dialogue. À présent, ce dialogue se fait avec moi-même : c’est une pratique totalement nouvelle.

Ce qui n’a pas changé, en revanche, c’est la routine : venir à l’atelier pour faire des aquarelles et visualiser les choses à travers elles. (Précision apportée par l’interprète : avec Los Carpinteros, l’aquarelle était la forme de communication entre les deux artistes avant le dessin définitif, dans une époque encore analogique. Il continue aujourd’hui à en faire comme une manière d’ordonner les idées qui le font avancer.)

Dispositif I, 2021. Terracota, iron, painting. 168 x 168 x 56 cm. Dagoberto Rodriguez_

Du 20 au 22 novembre, pendant la Luxembourg Art Week, vous présentez sur la terrasse du Lëtzebuerg City Museum de grandes sculptures en fer inspirées des briques de construction que vous rêviez d’avoir enfant, à Cuba. Que représentent-elles pour vous ?

À vrai dire, j’ai vraiment découvert le Lego en arrivant en Europe en 2009. À Cuba, j’en avais une idée, mais l’expérience concrète de connecter une pièce à une autre, cette joie, je l’ai vécue ici. Ce qui me fascine dans le Lego, c’est la manière dont les pièces s’assemblent : c’est plus que relier un point A à un point B. Créer la réalité en assemblant des choses, c’est comme créer un monde. C’est comme être un dieu, d’une certaine façon.

Ces sculptures me rappellent mon quartier. Je ne suis pas né à La Havane, mais dans une petite ville de la côte nord de Cuba, Caibarién. C’est une manière de reconstruire la mémoire : ce sont les quatre coins de ma maison à Caibarién. J’utilise le Lego pour reconstruire des souvenirs que j’ai en partie oubliés. En vieillissant, la mémoire immédiate se dégrade ; les souvenirs très anciens deviennent au contraire très nets, et ce que vous avez fait la semaine dernière devient flou. C’est le processus du vieillissement, et le Lego est une manière de garder mon esprit en bonne santé.

Pour finir, si vous pouviez envoyer un seul message depuis Betzdorf vers le monde entier, lequel serait-il ?

C’est très difficile… Mais je dirais : Don’t try (« N’essayez pas »). Ces deux mots viennent de Bukowski (la phrase est gravée sur sa tombe, NDLR). On lui demandait ce qu’il recommandait aux jeunes écrivains qui voulaient connaître rapidement la gloire et la fortune. Sa réponse : n’essayez pas. Écrire est une expérience très compliquée, qui vient d’une vie compliquée. Si vous voulez la facilité et la rapidité, n’écrivez pas.

Il faut l’entendre de façon positive : ne cherchez pas le chemin facile. Essayez, mais de la bonne manière, la plus exigeante, en y mettant tout votre cœur et toute votre vie. Oui, c’est cette phrase que je retiendrais.

Infos pratiques

Terracotta Satellites et El gimnasio del pensamiento, de Dagoberto Rodríguez
Du 24 octobre au 29 novembre 2026
Commissaire : Emanuela Mazzonis. Production : VF Art Projects

Terracotta Satellites : Château de Bourglinster, 8 rue du Château, L-6162 Bourglinster

El gimnasio del pensamiento : Al Kierch, 10 rue d’Olingen, Roodt-sur-Syre

Vernissage le samedi 24 octobre à 11 h, à Al Kierch, en présence de l’artiste.

À lire également sur le même thème

Luxembourg Fashion Week : les créatrices qui façonnent la mode au Grand-Duché

Marcel Pagnol et les femmes de sa vie : les coulisses du film de Sylvain Chomet

Alexandra Hoesdorff : le Luxembourg, terre d’avenir pour le cinéma et les industries créatives