Azélie Fayolle est chercheuse en littérature et autrice. Née à Bordeaux en 1987, agrégée de lettres modernes, elle soutient une thèse consacrée à Ernest Renan avant de publier plusieurs essais sur la littérature et le féminisme.
Son livre Des femmes et du style. Pour un feminist gaze, paru en 2023 chez éditions Divergences, installe sa réflexion dans le débat contemporain. Avec Subvertir le male gaze (editions Divergences), elle poursuit ce travail en analysant la manière dont les œuvres produisent des visions du monde et participent à la construction des rapports de pouvoir.
Le point de départ est un déplacement. Le male gaze, théorisé en 1975 par Laura Mulvey, est souvent réduit à une question de regard, à des procédés visuels identifiables. Azélie Fayolle choisit de conserver le terme anglais, gaze, pour en élargir la portée. « Passer du “regard” à la “vision du monde” signifie un grand saut, important pour saisir que la visualité est davantage le symptôme d’une idéologie plus profonde, en fait de toute une façon de saisir et de comprendre le monde, de l’expliquer et de l’habiter ».
« Le male gaze révèle une façon d’être au monde »
Ce qu’elle désigne, derrière ce concept, dépasse la seule sexualisation des femmes. « Le male gaze révèle une façon d’être au monde qu’on appelle le virilisme, qui se différencie des masculinités en ce qu’il s’agit de fonder un rapport au monde sur l’exaltation des valeurs viriles, dans leur prédation et la dégradation de tout, y compris des femmes ».
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Ce travail s’inscrit ainsi dans un contexte où le terme s’est largement diffusé, bien au-delà du champ académique. Elle y voit un outil critique approprié par le public. « La fortune de ce concept est particulièrement précieuse : elle invite à comprendre quelque chose du monde et de nos œuvres, à politiser beaucoup de gens ». Cette circulation n’est pas sans tensions, mais elle confirme, selon elle, la capacité du féminisme à produire des outils d’analyse partagés, malgré les résistances. « Peut-être qu’on n’accorde pas autant de sérieux aux théories féministes qu’aux autres ; et qu’on demande souvent aux femmes […] d’en faire plus pour recevoir moins ».
Ainsi sa réflexion porte également sur le rôle des œuvres elles-mêmes : la littérature, explique-t-elle, ne se contente pas de refléter les rapports de domination. Elle y participe.
« La littérature ne reflète pas seulement la domination : elle en fait partie »
« La littérature ne va pas (seulement) refléter les violences sociales, comme les mécaniques de domination : elle en fait partie ». Elle évoque le silence qui entoure ces mécanismes, mais aussi le statut particulier accordé aux œuvres, souvent considérées comme détachées du monde. « Ce mythe de l’art pour l’art occulte des processus d’esthétisation et de légitimation de la domination ». Elle cite notamment Le Consentement de Vanessa Springora, qui montre comment la littérature peut servir d’appât, de mode d’emploi et de justification à des violences.
Le mouvement #MeToo marque, dans ce contexte, un point de bascule. Elle se souvient d’un épisode précis, pendant ses études, lorsqu’un professeur interdisait d’évoquer un viol dans l’analyse d’un texte. « Cet interdit […] a vraiment sauté en 2017, en plein moment #MeToo ». Depuis, des outils d’analyse circulent plus largement, comme le test de Bechdel, et contribuent à transformer les lectures. « Une part du public ne fermera plus les yeux sur ces questions ». Ce déplacement concerne aussi l’écriture elle-même, avec la redécouverte d’autrices oubliées et l’émergence de nouvelles formes narratives.
Dans ses travaux, le corps féminin apparaît comme un lieu central de projection et de contrôle. Mais Azélie Fayolle souligne également les limites de cette approche : « les corps des femmes sont objectifiés, mais l’exploration de leurs spécificités est-elle émancipatrice, ou enferme-t-elle encore les femmes dans ces corps auxquelles on les résume » ? Elle met en garde contre les formes d’essentialisation. « Je crois vraiment que l’essentialisme est une impasse politique : c’est par la disparition des catégories, leur refus, leur subversion, qu’on sortira du système patriarcal ».
C’est dans cette perspective qu’elle développe la notion de feminist gaze. Elle insiste sur sa dimension collective. « Penser en féministe […] est une étape dans un processus de politisation, un moment de conscientisation, mais aussi d’inscription dans un collectif : on passe d’un je à un nous ». Cette approche ne dépend ni du genre ni de l’expérience personnelle de l’auteur. « Croire à la possibilité d’un feminist gaze […] c’est croire aux pouvoirs de la littérature et de la fiction autant qu’à la possibilité d’alliances politiques ».
Cette réflexion implique aussi une transformation du rôle des lecteurs. Elle s’inscrit dans la continuité de la « mort de l’auteur » formulée par Roland Barthes. « La mort de l’auteur […] c’est l’émancipation des lecteurs et des lectrices ». Dès lors, l’interprétation devient un espace de responsabilité et de liberté.
Elle s’intéresse également aux formes de légitimité dans le champ littéraire. Certaines écritures continuent d’être disqualifiées. « Les genres comme la romance sont toujours discrédités » À l’inverse, des formes plus complexes peuvent être valorisées pour leur virtuosité apparente. « Les phrases courtes, apparemment simples et limpides de Duras ou d’Ernaux continuent à être critiquées pour leur manque de style : c’est pourtant de l’écriture, absolument travaillée et épurée ».
Ainsi, le gaze, dans ce cadre, ne concerne pas uniquement les créateurs : il engage tout autant le public, car « il révèle et modèle des façons de voir et de considérer les œuvres ». Azélie Fayolle observe l’émergence de communautés de lectrices qui développent leurs propres outils d’analyse : « quand des communautés de lectrices refusent le male gaze et réfléchissent aux oppressions véhiculées par les textes, quelque chose se passe ».
Ce travail critique ne suppose pas nécessairement une posture militante formelle. Elle le décrit d’abord comme une attention. « C’est une attention particulière, qui ne vise pas seulement à critiquer les textes, mais à développer d’autres empathies ». Elle souligne également la place du plaisir dans ce processus. « Nous apprenons à lire pour développer ce plaisir de l’interprétation qui décuple le plaisir de lecture ».
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