On peut lire Pilule noire (paru aux éditions Plon) comme un roman sur les incels, sur la misogynie, sur la peur. Mais le premier roman du journaliste Julien Chavanes va plus loin : il utilise cette violence très concrète, que les femmes identifient souvent avant tout le monde, pour raconter aussi une crise plus large de la masculinité.

Les incels sont devenus, ces dernières années, l’un de ces sujets que l’on regarde volontiers comme une marge. Un monde de forums, de pseudos, de codes, de discours délirants, qu’il serait vraiment tentant de tenir à distance. Julien Chavanes a choisi de faire exactement l’inverse. Après une enquête menée pour Mediapart, le journaliste français publie Pilule noire, un premier roman qui prend cette matière au sérieux. Il y est question de misogynie, de solitude, de radicalisation, de violence, de féminicides aussi. Mais le livre ne s’arrête pas au portrait d’une sous-culture numérique. Il s’attache à ce que ces discours révèlent de plus large : un rapport aux femmes, à l’intime, au pouvoir et à la virilité qui dépasse largement les forums où ils se formulent le plus crûment. ELLE Luxembourg l’a rencontré.

Votre livre part des incels, mais on sent très vite que ce n’est pas seulement d’eux qu’il s’agit. À quel endroit vouliez-vous emmener le lecteur ?

Les incels étaient pour moi une porte d’entrée. Ce qui m’intéressait, c’était de les saisir comme « une sorte de noyau sombre au sein d’une culture masculiniste plus globale ». En creusant ce sujet, j’ai très vite vu qu’on n’était pas face à un phénomène isolé, mais à une des formes d’une vague antiféministe beaucoup plus large, très installée aujourd’hui, sur les réseaux sociaux et bien au-delà. Ce qui m’intéressait, c’était donc moins de décrire un petit monde à part que de raconter, à partir de lui, des choses plus larges sur les hommes et sur la masculinité. C’est aussi pour ça que j’ai fait ce roman : parce qu’en parlant des incels, je pouvais parler des hommes et de la masculinité d’un point de vue plus global.

Avant ce roman, il y a eu une enquête. Pourquoi la fiction s’est-elle imposée ?

J’avais déjà envie d’utiliser la fiction pour traiter le réel. Et ce sujet me semblait pouvoir s’y prêter, d’autant plus qu’à l’époque, on manquait de témoignages d’incels eux-mêmes ou d’incels repentis, le sujet était encore peu documenté en France ; on avait peu de recul. On a longtemps traité cela comme une histoire de mecs isolés, de loups solitaires qui se radicalisent tout seuls devant leur ordinateur. Or, ce n’est pas ce que je voyais ; je voyais au contraire un phénomène corrélé à quelque chose de plus large, à un courant antiféministe désormais très installé. Ce que la fiction me permettait, c’était de raconter un enfermement et une radicalisation tels que je pouvais les lire dans les forums, dans les récits des passages à l’acte à l’étranger et dans ce que me racontaient les chercheurs.

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Qu’est-ce que le roman vous a permis d’approcher plus finement ?

Ce qui m’a beaucoup frappé pendant l’enquête, c’est la combinaison entre une radicalisation très dure, un isolement très profond, un désespoir tout aussi profond, et, au-delà même de la misogynie, une forme de nihilisme presque total. Le fait de lire ce déferlement de haine, de rejet de l’autre, de désespoir, mais aussi de détestation de soi, m’a permis de mieux comprendre ce que cela pouvait produire sur l’esprit d’un jeune homme un peu perdu, avec ses propres fragilités. À partir de là, j’ai construit le personnage de Vincent en essayant de ne pas tomber dans la caricature : il y a chez lui un discours très victimaire, bien sûr, mais je ne voulais pas en faire une victime absolue. Il a une vie finalement assez banale. Ce qui m’intéressait, c’était de faire à travers lui une sorte de radiographie de la masculinité, et de montrer comment des phénomènes très contemporains se connectent à des questions plus anciennes.

On lit également Pilule noire comme un livre sur la peur, soit une peur très concrète, très quotidienne, que beaucoup de femmes connaissent déjà. Était-ce central pour vous ?

Oui, parce que cette activité numérique n’est pas sans effet sur le réel : elle ajoute, au contraire, une menace, un danger supplémentaire pour les femmes. D’une façon plus générale, elle participe à augmenter le sexisme au sein de nos sociétés. Au-delà des violences numériques, comme le cyberharcèlement, elle peut produire de la violence physique. L’expression la plus spectaculaire, ce sont évidemment les attaques terroristes, comme celles qui se sont produites aux États-Unis ou au Canada, ou lorsqu’un jeune homme prend des couteaux pour aller s’en prendre à une femme. Mais au-delà de ces formes les plus horrifiques, cela augmente plus largement le niveau de dangerosité à l’endroit des femmes. C’est une violence misogyne connectée aux féminicides, aux violences conjugales, aux violences sexistes et sexuelles… Et cela génère une terreur qui vise avant tout les femmes. Les hommes doivent se sentir impliqués par cette terreur.

L’un des points forts du livre, c’est justement de ne pas transformer les incels en monstres complètement extérieurs à la société. Pourquoi était-ce important ?

Parce que si on considère que les incels sont des monstres, ou que les hommes qui passent à l’acte ne sont que des monstres, on s’absout complètement de toute réflexion. Pour moi, c’était essentiel que Vincent ne soit pas un monstre absolu, un être repoussant qu’on pourrait laisser à la porte de notre réflexion. Cette idéologie raconte quelque chose de l’époque, et de nous, les hommes. Si le livre peut bousculer certains hommes qui restent très tranquilles dans leurs certitudes, qui ne se sentent pas concernés par les chiffres des féminicides, des violences sexuelles ou des violences faites aux enfants, alors il aura déjà servi à quelque chose. Mais pour que cela fonctionne, il ne fallait surtout pas fabriquer un personnage qu’on puisse rejeter d’un bloc.

Qu’est-ce qui vous semble au cœur de leurs contradictions ?

C’est un univers pétri de paradoxes : ils détestent les femmes, mais, en réalité, ils ont un problème avec la masculinité hégémonique et avec les hommes au sens large. C’est un pur phénomène de boys club. La plupart des études montrent qu’ils évoluent dans des environnements extrêmement binaires, avec très peu de contacts réels avec les femmes, qu’ils considèrent d’ailleurs comme des entités lointaines et mystérieuses à conquérir. D’autre part, les femmes sont leur seul instrument de salut : dans leur vocabulaire, quand un incel couche avec une femme ou a une relation avec une femme, on dit qu’il « fait une ascension », ce qui renforce encore un langage très religieux, presque de culte. Il y a donc à la fois détestation et adoration : ils les mettent sur des piédestaux, puis veulent détruire ces piédestaux.

Et surtout, au fond, ils ne sont pas blessés par les femmes, mais par la masculinité hégémonique. Ils s’inscrivent complètement dans une vision hiérarchisée du monde et des hommes, avec cette fameuse échelle des déciles qui leur donne une note physique ou sociale. Ils se placent eux-mêmes tout en bas, détestent les “Chads”, comprenez les hommes beaux, ceux qui plaisent. Mais, in fine, ce qui les fait souffrir très profondément, c’est qu’ils n’arrivent pas à performer la masculinité à laquelle ils pensent devoir répondre. Au lieu de desserrer cette vision-là, ils surenchérissent là-dedans. Ils s’enferment dans des logiques nihilistes, autodestructrices, presque d’automutilation.

Le livre met aussi en jeu une question plus large : qu’est-ce qu’être un homme aujourd’hui quand certains modèles s’effondrent ?

Je crois que la masculinité, dans sa version traditionnelle, est déjà une forme d’enfermement qui ne touche pas que les incels, mais beaucoup d’hommes. Les difficultés à parler, à prendre soin de soi, à avoir un cercle social riche, nourri, à tisser du lien, ce ne sont pas des questions propres à cette mouvance. Le point de départ, c’est quand même qu’ils ne sont pas très différents des hommes lambda. C’est aussi pour cela que je voulais adresser ce livre à des hommes qui se sentent très éloignés de ces problématiques, qui ne sont ni incels ni masculinistes, mais qui n’arrivent pas à identifier ce qu’il y a, dans la culture masculine la plus banale, de rapport à la domination, à la violence, et à une forme d’enfermement.

Votre livre ne demande pas aux femmes d’expliquer encore une fois cette violence. Il s’adresse aussi aux hommes.

Oui, très clairement. Moi, je parle des hommes et je parle aux hommes. Parce qu’on ne peut pas balayer ça d’un revers de main en disant : “pas tous les hommes”, “pas moi”, “pas mes copains”. Le danger est là, il est réel : les hommes doivent se sentir concernés. Il faut qu’ils s’emparent du sujet. Et, surtout, il faut établir du lien, que les pères parlent à leurs fils, que les hommes parlent aux hommes. C’est aussi cela que j’attends de la réception du livre : qu’il participe modestement à alerter et à faire sentir que cette réflexion sur la masculinité doit être prise en main du côté des hommes eux-mêmes.

Pourquoi avoir choisi le roman noir social pour porter cela ?

Je ne voulais pas d’un livre qui ne serait qu’une longue litanie de discours masculinistes. Le discours masculiniste est bête, désagréable, virulent : tu peux le répéter ad nauseam, tu auras toujours un peu la même chose. Je voulais autre chose, aller vers quelque chose de plus profond, dans la construction du personnage, et dans la manière dont il en arrive là. Parallèlement, je voulais aussi un personnage féminin, pour mettre en exergue ce que produit cette violence : les féminicides, le cyberharcèlement, ce que cela signifie d’être une femme de 25 ans aujourd’hui dans un monde où des courants comme celui des incels, et plus largement la vague antiféministe, déferlent. Le personnage d’Émilie me permettait cela, mais également quelque chose de plus lumineux, de plus ouvert, de plus engageant, quelqu’un qui essaie de changer les choses.

Qu’aimeriez-vous que l’on comprenne après avoir lu Pilule noire ?

Qu’il faut être très attentifs : on ne peut plus prendre ce phénomène à la légère. Si l’appellation de terrorisme misogyne peut être discutée, la réalité, c’est qu’il produit une terreur qui vise avant tout les femmes. D’un autre côté, je constate également que la société réagit : les parents sont plus attentifs, cette réflexion sur la masculinité commence à exister davantage, y compris du côté des hommes. J’ai donc un double sentiment : de l’inquiétude, très clairement, mais également l’idée – l’espoir ? – qu’on peut encore faire quelque chose, à condition d’être actifs, de construire un discours, et de ne plus considérer tout cela comme une affaire lointaine.

Pilule noire, Julien Chavanes, aux éditions Plon

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Julien Chavanes

Pilule Noire

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