Le 31 mars, Quintet Private Bank lançait la première édition de la Women’s Night, soit un cycle de conférences consacré aux femmes. Pour ce rendez-vous inaugural dédié à la liberté, la banque réunissait ses invitées pour un échange animé par l’autrice Emmanuelle Hutin, entourée de Nora Lemhachheche, Market Head France et Bénélux chez Quintet Luxembourg, et de Constance Bastiani pour ELLE Luxembourg, partenaire média de cet événement. La rencontre se tenait dans les espaces d’Aston Martin (groupe Louyet), partenaire de la banque privée.
Emmanuelle Hutin ouvre la discussion par une question laissée quelques instants en suspens dans la salle : « Quels sont, aujourd’hui, nos espaces de liberté ? » Un point de départ qui, à partir de situations, souvenirs, parcours et gestes, laissera à chacun le soin de repenser son approche de la liberté. Portée par Emmanuelle Hutin, la discussion progresse selon trois lignes de force qui ne cessent de se croiser : ce qui permet d’imaginer la liberté, ce qui permet de l’éprouver et ce que chacun en fait dans sa vie, son travail, ses choix.
Imaginer pour agir
Le premier déplacement vient des récits. Emmanuelle Hutin part d’un constat simple : avant d’être mise en acte, la liberté doit avoir été pensée, désirée, un peu comme un mantra. Pour appuyer son propos, elle cite Murielle Szac : « Avant de mettre sa libération en acte, il faut l’avoir rêvée, et seuls les personnages de la littérature proposent de tels miroirs. » Dans son propos, les figures de Gabrielle Chanel et de Claude Cahun, dont elle retrace une partie de la vie dans Les Francs-Tireuses (paru chez Gallimard), ont cette fonction précise. Gabrielle Chanel pour ce qu’elle a déplacé dans le vêtement, dans le mouvement, dans la manière dont une femme – et surtout son corps – occupe l’espace. Claude Cahun pour le travail mené sur l’identité, les autoportraits, les déplacements de soi et la capacité à sortir des assignations. Emmanuelle Hutin y ajoute d’autres récits plus intimes, et notamment ceux qu’elle a lus autour de la maternité, au moment où la maladie de son fils bouleversait le cadre de sa propre vie. C’est à ce moment qu’elle choisit d’introduire le concept d’« impuissance apprise », développé par Martin Seligman et Steven Maier, pour désigner tout ce qui est intégré sans être interrogé, tout ce qui borne les choix avant même qu’ils soient formulés. « Le récit des autres m’a permis de désapprendre cette impuissance », dit-elle. Loin de rajouter une injonction de plus à la liberté, cette citation invite à observer ce qui, dans une trajectoire, une éducation ou un environnement, réduit d’emblée le champ des possibles. Dans Les Francs-tireuses, elle formule ce même mouvement autrement, à partir de la vie de Claude Cahun : « Puisque la liberté ne s’impose pas –et c’est bien là tout le paradoxe de la lutte en sa faveur – Claude ne pouvait que les inciter à la convoiter ».
Lire aussi : ELLE Luxembourg célèbre son numéro de printemps chez Engelhorn, nouveau repère mode à Gridx
Le corps comme terrain d’expérience
La question de liberté est ensuite éprouvée à travers le corps dans toute sa matérialité. Emmanuelle Hutin part là encore d’expériences précises. Elle raconte ses années à travailler pour la maison Chanel, son travail sur Gabrielle Chanel, son propre rapport à son « uniforme » de l’époque – jupes crayons et talons de dix centimètres – et la contradiction qu’elle y voit rétrospectivement. Elle évoque un voyage au Japon, au cours duquel l’essayage d’un kimono traditionnel lui fait éprouver très concrètement ce que la contrainte fait au corps. Les couches de tissu, la rigidité de l’ensemble et l’amplitude réduite des gestes modifient sa posture, son humeur, jusqu’à sa manière de parler. « Je me rends compte que mon corps étouffe et qu’en étouffant mon esprit aussi ». L’expérience lui fait mesurer ce qu’il y a d’absurde à aspirer à une forme de liberté tout en vivant dans des vêtements qui entravent le corps et l’esprit.

©Tetyana Popyk
Plus loin, elle évoque un autre souvenir beaucoup plus intime : une séparation, une route vers l’ouest, les enfants à l’arrière de la voiture et cette sensation physique qui s’impose avant toute analyse. « Je suis toute seule au volant de cette voiture et je suis toute seule au volant de ma vie ». La liberté se manifeste concrètement dans cette respiration qui se dégage, cette cage thoracique qui se desserre ; une expérience que le corps enregistre avant même que l’esprit ne la saisisse. Puis Emmanuelle Hutin évoque la maladie de son fils qui introduit une autre dimension aussi âpre que sensible dans la discussion. Les projets à long terme disparaissent, le contrôle cesse d’organiser le quotidien et l’instant présent s’impose. Là encore, le corps reste le point d’appui. « J’ai découvert avec le yoga la liberté de mon corps puis celle de mon souffle ». La liberté corporelle se métamorphose alors en liberté émotionnelle, psychologique, puis spirituelle. Elle y rattache d’ailleurs une phrase de Julia Kristeva, « La mère libre n’est pas encore née », qui ouvre une autre strate du sujet : celle des attentes contradictoires qui pèsent sur les femmes, sur les corps et sur la disponibilité qu’ils sont censés offrir.
Ce passage du corps à la liberté trouve un prolongement immédiat dans les autres interventions. Nora Lemhachheche, que Quintet Private Bank a placée au cœur de la soirée, revient sur une expérience récente dans le désert marocain : l’absence de connexion, le silence, le sable, l’immensité du ciel, le sentiment simultané de petitesse et d’intensité. Constance Bastiani, de son côté, parle de traversée du détroit de Gibraltar à la nage, puis de celle du lac Léman, de la perte de repères, de la masse d’eau sous le corps, d’une sensation très nette de dépouillement. Deux récits qui valorisent la manière dont chacune ramène la liberté à des situations très physiques, très situées, loin des formules générales et de toute notion de performance. Une idée s’impose plus nettement encore : la liberté est avant toutes choses une expérience physique. Elle passe par le corps, avec ce qu’il endure et ce qu’il peut enfin relâcher, mais également dans sa manière d’habiter le monde, de s’y déplacer, de respirer et de sentir.

©Tetyana Popyk
Trajectoires, choix, usages
La dernière ligne de force de la soirée concerne les usages concrets de la liberté dans le travail, les parcours et les décisions prises au fil du temps. Nora Lemhachheche l’incarne d’abord par son propre itinéraire. Née en Algérie, élevée et formée en France, elle vient rapidement au Luxembourg pour démarrer sa carrière en banque privée. Puis elle part à Londres pour créer un family office pour l’un de ses clients et revient au Luxembourg en 2011. Elle rejoint Quintet Private Bank en 2020, à la veille du Covid. Dans ce parcours très construit, Nora insiste sur un pas de côté qu’elle a décidé de faire en 2018 en obtenant un Certificat d’Aptitude Professionnelle d’esthétique préparé en parallèle de ses fonctions, avec l’idée d’un salon à terme. « C’était bien plus important que le diplôme précédent parce que cela avait une certaine valeur, c’était choisi ». Utiliser le verbe « choisir » n’est pas anodin, bien au contraire ; il revient comme un fil rouge dans la soirée. Choisir une formation, choisir de sortir de sa logique habituelle, choisir un métier, choisir une autre compétence. Chez Quintet Private Bank, elle rattache cette idée au travail quotidien avec les clients et à la manière dont la maison pense l’accompagnement des femmes entrepreneures, héritières ou investisseuses.
« Quintet continue d’y travailler activement et peut proposer une offre sur-mesure ». C’est aussi dans cette logique qu’elle évoque la création au sein de la banque dès la fin de la pandémie du Luxembourg Women’s Network, ceci pour répondre au besoin de recréer du lien entre collègues, faire remonter des questions, partager des parcours et déployer ensuite certains projets à l’échelle du groupe, dont le siège est à Luxembourg et qui compte 1600 collaborateurs, dont environ 700 sont au Grand-Duché.

©Tetyana Popyk
En ouverture, David Favest, Brand Director des marques Aston Martin, Lotus et Jaguar Land Rover pour le Groupe Louyet, avait quant à lui brièvement accueilli les invitées en esquissant un premier écho au thème de la soirée : dans l’univers du sur-mesure, la liberté peut aussi passer par la manière dont chacune s’approprie un objet et y projette sa propre histoire.
La liberté comme question ouverte
En fin d’échange, Emmanuelle Hutin relance la réflexion avec une autre question : « Que feriez-vous avec 10 % de liberté en plus ? » La discussion change alors d’échelle. Un homme parle de perte de liberté dans la vie quotidienne, de contrôles permanents, de règles qui s’accumulent. Emmanuelle Hutin répond en ramenant la question à sa dimension la plus concrète : la liberté reste relative, subjective, située et il faut peut-être commencer par voir celle qui demeure au lieu de se limiter à celle qui manque. Une intervention très forte vient d’une invitée qui relie la soirée à son histoire personnelle. Née en Angola de parents portugais et africain, elle dit avoir connu très tôt ce que signifie vivre sans liberté, dans un contexte de guerre, de milices et de peur. Elle explique que ce passé structure encore sa manière de tenir aujourd’hui, de continuer à travailler, de se lever, s’habiller et d’avancer. Le propos apporte à la soirée une gravité supplémentaire mais nécessaire. La liberté cesse alors d’être un mot valorisant mais redevient non seulement une question de contexte, de mémoire et de survie mais également de transmission.
Emmanuelle Hutin laisse enfin circuler une dernière phrase de Claude Cahun, pour faire perdurer la réflexion : « La liberté, l’amour, c’est un tout. Pour moi du moins, car je ne sais que les confondre. Perdre ou gagner par l’autre et réciproquement… C’est un mouvement qui s’apparente à celui de mon cœur : il parle de cette source, il y ramène ».

©Tetyana Popyk
À lire également sur le même thème
ELLE Summit Luxembourg : une première édition puissante et inspirante
Retour en images sur la première édition de la ELLE Run Luxembourg
Vever, l’art de faire renaître une maison joaillière oubliée