Elles sont artistes, chorégraphes, amies. Les chemins de Jill Crovisier et Laura Arend suivent des trajectoires qui se croisent et se répondent, sans jamais se confondre. À travers des langages singuliers, elles explorent des combats communs.

Dans un paysage chorégraphique en effervescence au Luxembourg, Jill Crovisier et Laura Arend incarnent une génération d’artistes qui interrogent les réalités contemporaines à travers des œuvres ancrées dans l’intime, le politique et le social, nourries d’éléments autobiographiques et aux résonances psychologiques. Les deux femmes se sont lancées très jeunes sur ce chemin qui leur a permis de dépasser leurs limites.

« J’ai toujours dansé. J’ai grandi dans le sud du Luxembourg, haut en couleurs, bercé par la musique, les traditions et les différentes cultures. À 8 ans, j’ai commencé sérieusement au Conservatoire d’Esch et à 16 ans, après un voyage en Chine avec le British Council of Arts, j’ai su que je voulais en faire mon métier », se souvient Jill.

Aussi pour Laura la danse était dès le début au centre de sa jeunesse : « Je sais que c’est un peu cliché, mais la danse, c’est ma vie. C’est venu naturellement, comme parler ou respirer. À 9 ans, j’étais déjà déterminée : je voulais être danseuse ».

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« La danse porte en elle la force d’aborder des sujets essentiels, sans jamais oublier de faire naître la joie » Laura Arend

Le parcours de Laura a commencé en Moselle à Forbach, avec 25 à 30 heures de danse par semaine. « Je prenais tous les cours possibles. À l’âge de 11 ans, j’ai commencé au conservatoire de Metz. Comme mes parents ne voulaient pas que je sois interne, je faisais les allers-retours tous les jours. Je partais à 6 heures, je rentrais à 20 heures ». La vie de danseuse demande du sacrifice et une discipline de fer. Malgré ces difficultés, elle poursuit ses études à distance pendant sa formation à Paris, puis à Lyon.

Laura Arend ©Tetiana Popyk

Des œuvres authentiques et accessibles

Pour Jill aussi, il était clair qu’elle voulait terminer l’école. Mais quand sa première opportunité professionnelle s’est présentée à 18 ans, avant même son bac, elle est partie à Montpellier, puis a obtenu son diplôme et le baccalauréat. « Avec le recul, ce projet et quitter le Luxembourg à ce moment-là ont été la meilleure chose qui pouvait m’arriver ».

Jill Crovisier est une artiste multidisciplinaire. Danseuse professionnelle depuis 2007, elle développe depuis 2013 un travail chorégraphique, vidéo et sonore. Diplômée aussi en pédagogie de la danse, elle puise dans ses expériences personnelles et son lien à la société pour créer des œuvres authentiques, accessibles, au Luxembourg et à l’international avec sa compagnie JC Movement Production, soutenue par le Ministère de la Culture.

« L’équilibre entre la danse, la chorégraphie et la direction de la compagnie est essentiel pour moi. Mon travail dépasse la scène : j’ai notamment collaboré avec des femmes en prison, pour porter leurs histoires sur la scène », explique-t-elle. « Je ne suis pas au centre de mes pièces, ce sont les autres ».

Jill Crovisier ©Lynn Theisen

L’un des grands thèmes de Laura : la féminité. « C’est en devenant mère que je suis vraiment devenue femme », confie-t-elle. Elle évoque aussi sans détour ses fausses couches, un sujet encore trop souvent tabou. « Pendant l’une d’elles, j’étais seule à Malte et j’ai dû monter sur scène le lendemain. C’était un moment douloureux ».

Pour une danseuse, le corps est un capital. Laura a eu peur que tout s’arrête, que ses projets s’effondrent, mais le contraire s’est produit. Elle a été soutenue et a continué à danser.

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« Ton corps est à toi, et à toi seul(e) » Jill Crovisier

Cet automne, elle a rendu hommage à la force des femmes de sa famille dans le film George(tte), le nom de sa grand-mère. Ce portrait de femmes dans les mines de fer de Rumelange et de Petite-Rosselle interroge la mémoire d’une région façonnée par l’industrie sidérurgique, une région qui a aussi marqué les familles de Jill et Laura. Au cœur de cette création, une question : comment un lieu marqué par la masculinité peut-il devenir un espace féminin ?

Un autre exemple fort de son activisme porté sur scène : la pièce IARA, sur la puissance féminine, un ballet pour les Amazones, présenté les 26 et 27 février 2026 au Grand Théâtre.

Entre transmission artistique et expérience sensible du plaisir

Toutes deux artistes et entrepreneuses, elles s’accordent : il est difficile de s’imposer comme chorégraphe femme. « Les hommes sont pris plus au sérieux », constatent-elles.

Quel message souhaitent-elles transmettre à d’autres artistes ? « Continuer, ne jamais perdre la foi », confie Jill Crovisier, qui avoue avoir elle-même souvent douté. « Moi aussi, j’ai pensé que je n’étais pas assez bonne. J’ai toujours dû me battre, sans rien attendre en retour ». Une attitude qui marque sa pratique artistique. « Il faut apprendre à lâcher prise, à ne pas se préoccuper du regard des autres. C’est aussi ce que je veux transmettre dans mes pièces ».

Toutes deux souhaitent que le public s’ouvre à leurs créations, ressente des émotions et trouve de l’espoir, sans pour autant voir la vie à travers des « lunettes roses ». Conscientes de l’importance de la santé mentale, elles tiennent à offrir un beau moment au théâtre.

« Laura et moi partageons une même sensibilité pour la condition humaine. Malgré des approches différentes, nous nous retrouvons dans l’engagement, la confiance et le respect. J’admire sa capacité à concilier sa vie de mère avec sa carrière artistique, sans perdre sa légèreté ni son humour », dit Jill.

« Déjà à notre première rencontre, on a tellement ri. On peut tout se dire. Entre nous, c’est de la sororité, un vrai soutien et une confiance profonde », ajoute Laura.

À quand les deux danseuses réunies sur scène ? Leurs chorégraphies le seront les 12 et 13 juin 2026, au Grand Théâtre, sur invitation de l’Ensemble blanContact, qui réunit depuis 2007 artistes professionnels et danseurs avec ou sans handicap.

©Tetiana Popyk

La danse contemporaine au Luxembourg

Entre 1995 et 2000, les premières productions luxembourgeoises de danse contemporaine ont été marquées par des pionniers tels que Malou Thein, Bernard Baumgarten ou Jean-Guillaume Weis. Les années suivantes ont émergé des chorégraphes comme Annick Pütz, Sylvia Camarda, Anne-Mareike Hess, Gianfranco Celestino, Hannah Ma, Anu Sistonen ou Yuko Kominami.

Longtemps dominée par l’importation, la danse contemporaine au Luxembourg connaît un tournant dans les années 1990 avec la création du Théâtre Dansé et Muet (TDM, 1994), devenu TROIS C-L en 2004.

« Pendant longtemps, il y avait très peu de danseuses et danseurs, et encore moins une vraie communauté comme celle née autour du TROIS C-L », rappelle Bernard Baumgarten, directeur artistique du lieu. « En devenant Capitale européenne de la culture en 1995, Luxembourg a profondément transformé la scène culturelle ».

©Tetiana Popyk

Un secteur en pleine évolution avec un réseau international

La danse s’émancipe des formes classiques, explore de nouveaux langages. « En prenant la direction du TROIS C-L en 2007, je me suis demandé de quoi ce lieu avait-il besoin ? En tant qu’ancien chorégraphe, je connaissais les réalités du terrain. Aujourd’hui, je suis fier d’avoir contribué à bâtir une communauté forte et collaborative, dotée d’un réseau international et d’une vision partagée du secteur ».

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« La danse m’a ouverte au monde et aujourd’hui, c’est le monde qui nourrit ma danse » Jill Crovisier

Depuis 30 ans, le TROIS C-L est devenu un acteur central de la scène chorégraphique indépendante dans la Grande Région, avec de nouveaux programmes pour les artistes et le public.

Le secteur repose sur des soutiens publics (Ministère de la Culture, FOCUNA, Kultur | lx), des festivals comme Aerowaves ou le TalentLAB, et des partenaires clés tels que Les Théâtres de la Ville, l’Escher Theater, le CAPE ou le Mierscher Theater. Il réunit 45 artistes, une relève dynamique qui rayonne à l’international au Festival Off d’Avignon, à la Biennale de Lyon, à l’Edinburgh Fringe, au Grand Luxe, etc. Le blog La Glaneuse et des journalistes engagés lui apportent aussi de la visibilité.

©Tetiana Popyk

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