À voir jusqu’au 23 août 2026 au Mudam Luxembourg, Between Then and Now retrace le travail d’Igshaan Adams en le ramenant à ce qui le constitue vraiment : des matériaux modestes, des gestes, des corps, des blessures, des formes de réparation.

La commissaire de l’exposition, Florence Ostende, nous a accordé une visite particulière, afin de mieux comprendre ce qui s’y joue : une œuvre où le textile devient un lieu de mémoire, de transformation et de transmission.

Né en 1982 au Cap, dans le quartier de Bonteheuwel, Igshaan Adams a grandi dans l’Afrique du Sud de l’apartheid, au croisement de plusieurs lignes de fracture (raciales, religieuses et sociales) qui traversent encore son travail. Si sa biographie compte pour comprendre son travail, elle ne suffit toutefois pas à expliquer une œuvre dense qui tient ensemble tapisserie, sculpture, performance, danse, transmission et spiritualité. Between Then and Now, présentée au Mudam jusqu’au 23 août 2026, prend justement ce problème à bras-le-corps.

Ainsi, Between Then and Now donne à voir une pratique qui s’est élaborée dans le temps, à partir d’expériences, de matériaux et de formes constamment mêlés.

Florence Ostende a d’ailleurs pris le parti de dérouter le visiteur dès le début de sa visite, qui ne commence pas par une pièce manifeste, mais par un couloir de fragments, de textiles, de morceaux d’essai, que l’on peut toucher ; ce qui est aussi singulier que formidable. « Le visiteur est de fait un petit peu surpris, et c’est exactement ce qu’on voulait », explique-t-elle. L’effet produit n’est pas secondaire : dans un musée d’art contemporain où l’intimidation joue souvent à plein, le corps est ici sollicité immédiatement. « On se sent vraiment invité à ressentir cette œuvre », dit-elle encore.

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Entrer par les essais

©Mudam Luxembourg

Ainsi, ce premier espace donne d’emblée une clé de lecture. L’œuvre d’Igshaan Adams ne se présente pas comme un bloc déjà constitué ; et encore moins comme un langage clos. Elle apparaît d’abord sous la forme de morceaux, de variations, d’essais accumulés dans le temps. L’expérience, somme toute. Lorsque Florence Ostende découvre l’atelier de l’artiste au Cap, elle est frappée par la présence de ces fragments textiles que l’on ne voit jamais dans les expositions. Adams les appelle « l’archive de [ses] échecs ». Elle reprend la formule, mais la déplace aussitôt : « moins des échecs, dit-elle, qu’une manière de retracer l’évolution d’une pratique sur une dizaine d’années ». L’intuition est juste. Dans ce couloir, on admire des structures encore sages, presque orthogonales, des cordages, des fils en coton, des ajouts progressifs de perles, de rubans, de fils de fer. Et puis, très vite, les formes se désaxent, les lignes se courbent, les trous apparaissent, les matériaux se densifient. L’exposition rend visible cette manière de travailler bien particulière qui ne s’inscrit pas dans une certaine idée de la technique. Adams a d’ailleurs « délibérément évité de suivre une formation en tissage », explique Florence Ostende, préférant apprendre sur le tas, à partir d’un non-savoir revendiqué, au contact de femmes qui maîtrisaient la technique et qu’il a rencontrées dans le cadre de ses activités sociales avant sa carrière d’artiste. La commissaire insiste sur ce point le textile s’inscrit littéralement  pour Adams dans une recherche menée par improvisation, par déplacement, par contamination d’une pratique à l’autre. C’est aussi ce qui donne à l’ensemble une force particulière, puisque les formes qu’il créé gardent la mémoire de leur propre fabrication.

©Mudam Luxembourg

Un corps extrêmement présent, même lorsqu’il a disparu

Cette question du processus trouve son développement le plus abouti dans les grandes tapisseries, dont « Holy terrain » et les sculptures suspendues qui occupent les salles principales. De loin, les vastes formes de « Weerhoud » peuvent d’abord apparaître comme de gigantesques compositions abstraites, très construites, parfois presque picturales. De près, toutes ces suppositions volent en éclats. Florence Ostende le dit très clairement : « rien, dans ces œuvres, n’est laissé au hasard, et ce qu’elles donnent à voir n’est jamais seulement une organisation de formes et de couleurs. Les grandes surfaces tissées, par exemple, procèdent d’empreintes : Adams a invité des danseurs à évoluer sur des linos recouverts de peinture, puis transpose ces traces dans la tapisserie ». Les zones vides, les perforations, les manques correspondent dès lors à des fragments de corps, à des pressions de mains ou de pieds, à des passages, à des appuis. « Igshaan Adams ne parle pas de tableau, mais d’une impression dansée », précise la commissaire. Le corps n’est pas représenté, il est déposé et reste là, sous cette forme de trace, même lorsqu’il a disparu de la surface visible. Florence Ostende y voit l’une des grandes idées de l’exposition : « on porte tous en nous des traces et des souvenirs qui ne sont pas forcément reconnaissables à l’état de parole, mais à l’état de mouvement et à l’état de corps ». L’exposition passe alors du côté d’une mémoire incorporée, parfois impossible à raconter, mais toujours active dans les gestes, les rythmes, la voix, la danse.

©Mudam Luxembourg

Les « nuages » prennent alors tout leur sens. Florence Ostende les relie à une danse traditionnelle sud-africaine, le reel, où les pieds frappent le sol jusqu’à soulever des nuages de poussière. « C’est un peu des états d’archives », dit-elle. « Ce qui s’est déposé, ce qui a circulé, ce qui a vécu, s’accumule là dans une forme instable, flottante et nébuleuse ».

Un geste qui n’a rien d’anodin quand on sait que l’histoire de la sculpture a longtemps été dominée par le poids, la masse, la stabilité, le bronze, le marbre. Ici, le volume tient à des fils, à des torsions, à des éléments sans valeur, tactiles, fragiles. Adams, au passage, renverse la notion même de sculpture.

La violence, le soin, la réparation

Plus loin, le visiteur est invité à se confronter plus frontalement à l’histoire personnelle d’Igshaan Adams. Deux œuvres y jouent un rôle central : « Ameen » et « Ouma ». Florence Ostende les présente comme deux pièces fortement chargées émotionnellement, et l’on comprend vite pourquoi. « Ameen », qui porte le nom du père, apparaît d’abord comme une tapisserie blessée : grands trous, déchirures, matière attaquée, surface maltraitée. Elle a été poignardée, passée à la machine, javellisée, utilisée pour nettoyer le sol. Le protocole fait ainsi entrer dans l’œuvre une histoire familiale conflictuelle, marquée par la violence. Pourtant, la commissaire refuse très justement le registre de la revanche. « Ameen est moins une œuvre de vengeance qu’une œuvre de réconciliation », dit-elle. La nuance est décisive, parce qu’elle permet de lire l’ensemble de la pratique d’Adams non comme une exposition du traumatisme pour lui-même, mais comme une tentative de transformation. De l’essence de l’art. « Igshaan Adams s’est mis à l’art pour y trouver une sorte de paix intérieure ».

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« Ouma », quant à elle consacrée à la grand-mère, fonctionne comme un pendant à « Ameen ». Ici encore, la pièce est lourde, physiquement. Florence Ostende insiste sur cette charge et sur la manière dont l’accrochage la rend sensible : les cintres, les points de suspension, la structure qui semble porter le corps à bout de bras. « Ouma » renvoie à une figure maternelle élargie, celle d’une femme qui a élevé non seulement sa propre famille, mais aussi une grande partie de la parentèle. Le vieillissement, le poids du temps, l’usure sont visibles. Pourtant, là encore, quelque chose tient. « Il y a quelque chose à la fois d’abîmé, mais il y a quelque chose aussi qui tient debout malgré le poids des années », explique la commissaire, qui nous montre une manière de faire coexister des régimes de matière, de temps et d’émotion différents. Les perles viennent illuminer des surfaces effilochées. Le chaos n’empêche pas la tenue. La blessure n’interdit pas la force. Adams a grandi dans un contexte bien particulier : celui de l’Afrique du Sud des années 1980, de l’apartheid, de la ségrégation raciale, mais également celui des violences psychiques qui excèdent toujours les seules catégories politiques. Florence Ostende l’affirme : « ces œuvres parlent de l’histoire personnelle de l’artiste, mais également des violences qu’il a portées en lui ».

©Mudam Luxembourg

Une œuvre à plusieurs mains

Florence Ostende insiste au contraire sur la dimension collaborative du travail d’Igshaan Adams. Les métiers à tisser, les patrons, les films de fabrication, les voix de l’atelier, les personnes venues participer au montage au Mudam, tout cela rend visible ce que l’on voit rarement : une œuvre qui se fabrique à plusieurs dizaines de mains. « Igshaan Adams, ce n’est pas seulement lui », dit-elle, « c’est aussi des cinquantaines de mains qui, dans l’atelier, contribuent au tissage de ces œuvres ». Igshaan Adams a en effet longtemps travaillé dans le social, dans des ONG, dans des contextes où la transmission et l’accompagnement comptaient autant que la production d’objets. Florence Ostende rappelle d’ailleurs que cette question de la transmission est « vraiment au centre de son œuvre ». L’espace de transition choisi au Mudam, entre salles d’exposition et ateliers éducatifs, prend alors un sens particulier. Il relie l’atelier de l’artiste à la fonction du musée, non comme simple lieu de présentation, mais comme lieu de circulation, d’appropriation, de relais. Un film montrant les coutures, les raccords, le peignage des grandes surfaces tissées, les gestes répétés des équipes, dit très concrètement ce qu’une monumentalité textile engage comme temps, comme soin, comme fatigue aussi.

©Mudam Luxembourg

Entre alors et maintenant

Le titre de l’exposition, Between Then and Now, trouve finalement sa forme la plus juste dans la dernière pièce, « Gebedswolke iii » ce grand nuage doré suspendu dans l’espace de transition du musée ; une pièce spécialement commandée pour le Mudam. Florence Ostende le relie à une question que s’est posée Adams au cours de longues marches : que deviennent les prières non exaucées ? Les souhaits, les désirs, les demandes laissées en suspens. L’artiste les imagine dans un état d’attente, entre deux, pris dans les nuages avant d’aller plus haut peut-être, ou de rester là. « The unanswered prayers », dit-elle, en reprenant son expression. Ce nuage fait d’objets récupérés, de petits éléments sans valeur, de fragments presque pauvres acquiert toute son ampleur grâce au montage, la dispersion dans l’espace, l’or sans prix, qui acquiert soudain une densité de recueillement, changent tout. Florence Ostende note que cette pièce donne à l’architecture d’I. M. Pei « une fonction presque de chapelle ». Ouvert sur l’extérieur, visible dès l’arrivée ou au moment de quitter le musée, ce nuage prolonge l’exposition au-delà d’elle-même. La commissaire le formule très simplement : l’enjeu, au musée, est qu’« une rencontre avec l’art se prolonge finalement, qu’elle vous accompagne et qu’elle reste en vous ».

©Mudam Luxembourg

Between Then and Now, Igshaan Adams, à voir au Mudam Luxembourg jusqu’au 23 août 2026.

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