Après un retour spectaculaire, Alysa Liu le prodige du patinage artistique est en route pour les Jeux olympiques et plus épanouie que jamais. Pour elle, cela compte davantage que n’importe quelle médaille.
Alysa Liu n’avait repris l’entraînement que depuis neuf mois lorsqu’elle s’est présentée sur la glace des Championnats du monde de patinage artistique, l’an dernier à Boston, pour livrer ce qui restera sans doute la prestation la plus aboutie de sa carrière. Trois ans plus tôt, elle avait stupéfié le milieu en annonçant sa retraite à seulement 16 ans. Elle estimait alors avoir tout accompli : devenir, à 13 ans, la plus jeune championne nationale de l’histoire, décrocher le bronze aux Mondiaux 2022, terminer sixième aux Jeux olympiques de Pékin. Mais elle était aussi épuisée, marquée, et surtout prête à vivre enfin la vie qu’elle avait mise entre parenthèses après des années passées presque exclusivement sur la glace.
Pendant deux ans, elle n’a plus chaussé un seul patin. Elle s’est inscrite à l’université, a découvert l’alpinisme, retrouvé ses amis, mené une vie d’adolescente ordinaire. Elle allait bien, vraiment bien. Puis, lors d’un week-end au ski avec une amie, l’envie de retourner sur la glace s’est imposée. À une condition toutefois : cette fois, tout se ferait selon ses propres règles. Choisir ses costumes, sa musique, ses programmes, son rythme d’entraînement, son alimentation. Tout.
À l’été 2024, Alysa Liu reprend l’entraînement de manière intensive. En mars suivant, à Boston, elle a 19 ans. Drapée dans une robe dorée scintillante, elle affiche davantage une allure punk que celle d’une princesse des glaces, avec son piercing au nez et ses cheveux zébrés. Elle attend, immobile, au centre de la patinoire. Quand retentissent les premières notes de MacArthur Park de Donna Summer, elle enchaîne un triple flip d’entrée, des combinaisons complexes, des rotations à couper le souffle et un travail de pas d’une grande précision. Elle remporte le titre mondial. La dernière victoire américaine remontait à une époque où elle n’avait pas encore un an.
Le moment où j’ai été la plus heureuse, c’est quand j’ai terminé ma pose finale et que tout le monde s’est levé en hurlant
« Je me suis dit : “Oui, carrément.” Mais ce n’est pas la victoire qui m’a procuré ça. C’est le programme en lui-même. C’était le meilleur passage que j’aie jamais fait. L’énergie était folle. Les gens criaient, applaudissaient, dansaient. Je donnerais n’importe quoi pour revivre ça. »
En regardant Alysa Liu patiner dans cette version 2.0 d’elle-même, on remarque toujours son talent hors norme, cette facilité presque insolente avec laquelle elle exécute les éléments les plus difficiles. Mais ce qui frappe surtout, c’est son bonheur visible. Elle patine avec calme, presque avec sérénité, devant des tribunes pleines à craquer, comme si elle était seule sur la glace. Cette fois, elle patine pour elle.
Fin octobre, sept mois après son sacre mondial, Alysa Liu est à New York pour une tournée presse, juste avant de se retirer pour une préparation intensive en vue des Championnats nationaux américains, décisifs pour la sélection olympique de Milan-Cortina. En janvier, elle décroche sa place en terminant deuxième. Elle concourra ce mois-ci aux côtés d’Amber Glenn et d’Isabeau Levito. Sur TikTok, le trio est déjà surnommé les « Blade Angels ».
Quand la performance ne suffit plus
Après la séance photo, dans nos bureaux, Liu, désormais âgée de 20 ans, a troqué le cuir et les talons pour sa tenue habituelle : jean ample, t-shirt graphique et Vans. Elle sourit en racontant les malentendus que son style provoque souvent. « Dans les événements sportifs, on me demande toujours si je fais du snowboard. Je réponds : “Non, je suis patineuse artistique, mais merci.” » Si sa garde-robe hors glace est « plutôt masculine », elle apprécie justement le contraste avec un sport qu’elle décrit comme « très féminin ».
Née à Oakland, Alysa Liu a été élevée par son père, Arthur. Elle est l’aînée d’une fratrie de cinq enfants, tous nés grâce à des dons d’ovocytes, une fécondation in vitro et des mères porteuses. Sa sœur Selena a deux ans de moins qu’elle, les triplés Josh, Justin et Julia en ont quatre de moins. Enfant, Alysa passait le plus clair de son temps loin de chez elle, entre le Delaware, le Colorado, la Floride ou l’Italie. Lorsqu’elle retrouvait sa famille, elle aimait endosser le rôle de la grande sœur complice, celle qui faisait veiller tout le monde trop tard autour des jeux vidéo.
Elle commence le patinage à cinq ans. « Mon père avait entendu parler de Michelle Kwan », explique-t-elle simplement. À six ans, elle participe déjà à des compétitions. Elle se fait des amis à la patinoire, s’amuse, sans mesurer ce qui la distingue des autres. « Je ne me rendais pas compte que j’étais différente. Ce sont les autres qui s’en rendaient compte. » Très vite, l’entraînement s’intensifie, les entraîneurs se succèdent, et l’enseignement à domicile s’impose. Elle obtient son diplôme de fin d’études secondaires à 15 ans. « Tout le monde voulait que je termine avant les Jeux pour pouvoir me consacrer uniquement à l’entraînement. »
« Je déteste ce mot, mais c’était un phénomène dès le départ », confie Phillip DiGuglielmo, qui l’entraîne par intermittence depuis plus de dix ans. « Je la place dans la même catégorie que Tiger Woods, Serena Williams ou Simone Biles. Elle est de ce niveau-là. » Interrogée sur ses exploits précoces, comme son premier triple axel réussi à 12 ans ou son premier titre national l’année suivante, Liu hésite. « Je crois que je me sentais bien. » Puis elle se reprend. « En réalité, je n’ai presque plus de souvenirs. Je vois les images, je pleure, j’ai l’air heureuse… donc j’imagine que je l’étais. » Elle précise cependant : « Je n’aimais pas vraiment patiner à l’époque. Je ne créais rien. Je suivais les ordres. »
DiGuglielmo acquiesce. « Elle faisait exactement ce qu’on lui disait. À 12 ou 13 ans, on ne remet pas l’autorité en question. »
Avec le recul, Liu parle sans détour de traumatisme. Des journées de onze ou douze heures à la patinoire, sans repos. Une surveillance constante de son alimentation, au point qu’on lui interdisait parfois de boire de l’eau. « Dire ça à une gamine de 13 ans, c’est fou. » Jusqu’au point de rupture. « J’ai fini par trouver ce sport écœurant. »
Revenir, à ses conditions
La période du Covid aggrave encore les choses. Isolée, vivant seule, elle s’éloigne de sa famille. « Tout ce que je voulais, c’était être chez moi, vivre comme une adolescente normale. » Après Pékin 2022 et le bronze mondial, elle arrête. « J’avais accompli le rêve de l’enfant que j’étais. Je pouvais partir. » Suit une parenthèse de liberté. Permis de conduire, voyages, concerts, études de psychologie à UCLA, ascension jusqu’au camp de base de l’Everest. Surtout, une reconstruction. « La toxicité que j’associais au patinage a disparu presque instantanément. » Puis vient le ski, début 2024. Les sensations reviennent. Le manque aussi. Le retour sur la glace se fait naturellement. Les sauts sont toujours là. Le plaisir aussi. « Cette fois, je sais qui je suis. »
Aujourd’hui, tout est différent. Elle choisit ses entraîneurs, ses horaires, ses programmes. Elle crée ses costumes, sélectionne sa musique avec le chorégraphe Massimo Scali, comme aux derniers championnats nationaux sur Paparazzi et Bad Romance de Lady Gaga.
Quant aux Jeux olympiques à venir, elle reste claire : « Les résultats ne sont pas ce qui compte le plus. Je patine pour montrer ce que je sais faire. Mon art. »
Puis elle conclut, sans détour : « Je refuse de laisser quelqu’un d’autre choisir mon destin. »
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