Ex-Miss Luxembourg 2020 et fondatrice de la marque de prêt-à-porter Bogere, Emilie Boland a été victime de violences conjugales.
À présent, elle s’engage pour cette cause en partageant son histoire et en encourageant les victimes à trouver le courage de demander de l’aide.
Pourquoi est-ce si difficile de réaliser qu’on est victime de violences et de se décider à quitter son agresseur ?
Le souci avec les situations de violences domestiques, c’est que ça commence tout doucement. D’abord avec les mots, ensuite on se fait un peu pousser, et puis ça devient de plus en plus violent. À partir de là, la situation devient incontrôlable. C’est souvent à ce moment-là que les femmes réalisent que ce qu’elles vivent n’est pas normal. Moi, je n’osais pas trop en parler aux gens autour de moi. Ça m’a vraiment paralysée. Je ne savais ni où aller, ni quoi faire. C’était très sombre, en fait. Le problème, c’est que beaucoup en prennent conscience presque trop tard. Certaines ont déjà des enfants avec leur compagnon, ou viennent d’acheter une maison à crédit. Et c’est encore plus difficile de s’en sortir dans ces conditions.
Vous n’étiez pas dans cette situation et pourtant vous avez aussi mis du temps avant de porter plainte. Comment l’expliquez-vous ?
Je pense que ses promesses ont fait que je ne suis pas partie tout de suite. Et puis ce n’était pas l’horreur tous les jours : on a eu de très beaux moments ensemble, et on s’accroche toujours à ces instants-là. On se dit : « Ah, tiens, il a été gentil aujourd’hui ». Et deux jours après, il dérape. Puis il revient avec un bouquet de fleurs, alors on pense : « Il fait des efforts ». On s’attache au moindre signe positif. Mais quand ça repart, c’est mille fois pire. On fait deux pas en avant, dix pas en arrière. On se berce d’illusions, on croit aux promesses de changement, et puis ils arrivent à nous vendre du rêve aussi, parfois. Alors forcément, ça devient très difficile de voir la réalité.
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Comment ça se passe au moment où vous vous décidez à porter plainte ? Quel a été le déclic ?
Lorsque j’ai compris que tout devenait trop répétitif et que rien n’évoluait. Je suis donc allée porter plainte, et ça m’a fait énormément de bien. Je savais qu’en le faisant, en révélant ce qui se passait derrière les murs, je ne pourrais plus retourner vers lui. J’ai aussi découvert que, comme il y avait déjà eu plusieurs dérapages, le Parquet avait ouvert un dossier sur mon agresseur sans même que je sois allée déposer plainte. Ils avaient déjà réuni tout ce qui avait été signalé, notamment suite à des coups de fil de voisins. Ça m’a vraiment soulagée de voir que toutes ces preuves figuraient déjà dans mon dossier au moment où j’ai enfin franchi le pas.
Comment avez-vous vécu la procédure judiciaire ? Le verdict rendu ?
Beaucoup de gens ont dit que la peine n’était pas suffisante. Pour moi, la seule chose importante était qu’il soit déclaré coupable et que quelqu’un lui mette un frein. Que quelqu’un lui dise que ce n’est pas normal. Je n’étais pas la seule victime : deux autres cas ont été jugés en même temps que le mien. L’amende de 1 500 euros qui a été prononcée servait à rembourser les objets qu’il avait cassés chez moi, puisqu’il vivait là. C’est tout ce que j’avais demandé. Je suis aussi très contente que tout se soit déroulé aussi vite. Malheureusement, ce n’est pas le cas pour toutes les femmes, et c’est injuste. Moi, parce que nos noms étaient connus et que l’affaire a été médiatisée, j’étais devant le tribunal en trois mois, alors que d’autres doivent attendre des années. J’ai eu beaucoup de chance.
En, Espagne, il existe des juges spécialisés pour les affaires de violences domestiques
Justement, selon vous, la justice au Luxembourg est-elle suffisamment armée pour protéger les victimes ?
Définitivement, non. Regardez l’Espagne. Ils ont des juges spécialisés pour les affaires de violences domestiques. On voit que les dossiers sont pris en charge beaucoup plus vite. Les victimes n’ont pas à attendre si longtemps comme ici. Et leurs affaires ne sont pas jugées entre un vol de chewing-gum et une amende impayée. Ça serait bien de s’en inspirer. En plus, on est un petit pays, donc je pense que si on mettait cela en place, ça pourrait aider beaucoup de victimes déjà.
Comment se passe aujourd’hui votre reconstruction ?
L’histoire est complètement derrière moi. J’essaie de l’enterrer, mais sans l’oublier totalement pour autant. Évidemment, je serai toujours engagée pour la lutte contre les violences faites aux femmes. Beaucoup m’écrivent et j’essaie vraiment de les aider. Je ne suis pas qualifiée pour, je ne suis pas psychologue, mais j’étais moi aussi une victime et j’ai acquis beaucoup de connaissances et de contacts. Je leur dis d’appeler telle ou telle personne ou d’aller voir à cette adresse. Ça me fait du bien aussi.
Vers qui les orientez-vous ?
J’en oriente beaucoup vers Umedo, le service médico-légal pour les adultes victimes de violences, corporelles et sexuelles. Je trouve qu’ils sont très utiles. Ils documentent et conservent des traces recevables par la justice de toutes les violences dont on est victimes, pour qu’un dossier soit prêt le jour où une plainte est déposée. C’est important parce que les hématomes disparaissent au bout d’un moment, mais que quand on dépose plainte, il faut des preuves. Là-bas, ils notent tout.
Me reconstruire et voir que je réussis très bien sans un homme à mes côtés, ça me fait tellement de bien.
Quel message souhaitez-vous faire passer aux femmes qui liront cet article ?
Quand on quitte ce genre de relation, c’est très, très dur. Il ne faut pas le cacher. Mais il y a de l’espoir et, surtout, il y a toujours quelqu’un à l’extérieur pour vous aider : un proche, une association, ou même une personne que l’on vient juste de rencontrer. Et ça, c’est très important. Il ne faut jamais l’oublier.
Quels sont vos projets actuellement ?
Je me suis concentrée sur moi, sur mes rêves et mes projets. En 2023, j’ai créé ma propre marque de vêtements qui s’appelle Bogere. Depuis la fin avril, j’ai réussi à avoir un local en ville. Et je ne fais que travailler ! Je n’ai même plus de vie privée, je me concentre vraiment sur ce projet-là et ça me fait énormément de bien parce que dans ma relation, mon agresseur m’a souvent fait croire que je ne serai rien sans lui. Me reconstruire et voir que je réussis très bien sans un homme à mes côtés, ça me fait tellement de bien.
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