Entre introspection, critique sociale et désir de transformation, Lara Weiler, Oriane Bruyat, Steven Cruz et Jil Lahr incarnent une nouvelle génération d’artistes visuels liés au Luxembourg. Réunis autour du collectif Young Luxembourgish Artists (YLA), fondé par Lou Philipps, ces talents, certains anciens membres et d’autres toujours actifs, repoussent, chacun à sa manière, les limites de ce que peut, ou doit être l’art aujourd’hui.
Lara Weiler : l’extraordinaire dans l’ordinaire

« Ein gemütliches Plätzchen zum Sitzen »,
Lara Weiler, 2024. Huile et acrylique sur toile,
120 X120 cm
Diplômée de la HBKsaar à Sarrebruck, où elle a mené Bachelor et Master puis occupé le poste d’assistante de recherche, Lara Weiler construit aujourd’hui sa place sur la scène artistique luxembourgeoise. Son entrée dans l’exposition Young Luxembourgish Artists Vol. 3, suivie de sa représentation par la galerie Valerius, marque un tournant dans son parcours.
Chez Lara, l’ordinaire devient sujet. Elle parle de “héros du quotidien” pour désigner ces objets banals que l’on oublie dans le flot du quotidien. Grâce à la peinture, au dessin ou à la sculpture, elle les isole, les sublime, les rend visibles. Un hommage silencieux à ce qui, simplement, existe.
Formée au détail chez les maîtres hollandais du XVIIe siècle, Lara s’est rapidement libérée de ce cadre pour explorer d’autres influences, notamment le Pop Art et Tom Wesselmann. Elle combine ainsi rigueur classique et compositions contemporaines aux couleurs franches.
Ses œuvres intriguent. Un objet familier semble surgir… mais sous un angle décalé, dans une teinte vive, un format inattendu. « J’aime que les gens aient l’impression de redécouvrir quelque chose qu’ils pensaient connaître », explique-t-elle.
Son parcours est à l’image de son œuvre : oscillant entre précision et imprévu. En 2024, elle reçoit le Prix Pierre Werner du Cercle Artistique de Luxembourg et, peu après, elle présente sa première exposition solo The Trash Goes Out on Wednesday dans un pop-up de la Galerie Valerius. Active entre le Luxembourg et l’Allemagne, elle prépare actuellement une exposition personnelle à la Galerie Schlassgoart (novembre 2025), tout en développant des œuvres pour la Luxembourg Art Week.
Engagée et lucide, elle voit dans la scène locale un terreau fertile mais appelle à une ouverture internationale accrue : plus de résidences, de collaborations, d’appels à projets.
« On ne sait jamais ce qui peut arriver dans ce métier. Une opportunité peut tomber du ciel ».
C’est cette imprévisibilité qui alimente sa démarche et qui donne à son travail sa vitalité unique.
Oriane Bruyat : en quête de soi

©Oriane Bruyat / La Table de Marie-Jo
Pour Oriane Bruyat, l’art a toujours été une évidence. Peindre n’a jamais été un choix, mais une pulsion naturelle. Dès l’enfance, le dessin et la peinture occupaient ses week-ends, formant un refuge devenu vocation.
Ses études en ethnologie des arts vivants ont structuré sa démarche. Une rencontre à 21 ans avec Gérard Valerius fut décisive : « Il m’a dit de trouver mon propre style. À l’époque, j’étais très influencée par Basquiat. Cette remarque m’a marquée et m’accompagne encore aujourd’hui ».
Il y a deux ans, Lou Philipps, actuelle directrice de la galerie Valerius, l’invite à rejoindre le programme Young Luxembourgish Artists (YLA), un tremplin structurant pour sa carrière et une ouverture sur la scène locale. Son style, en constante évolution, est passé d’un univers basquiatien à des influences proches de Francis Bacon : teintes chair, rouges profonds, corps expressifs. Aujourd’hui, elle revient à des compositions plus épurées, entre abstraction et figuratif. « La couleur reste toujours mon point de départ », confie-t-elle.
À son retour du Sud de la France, Oriane ressent un manque d’émulation artistique au Luxembourg mais elle s’ancre progressivement dans le tissu local et y tisse des liens solides. « J’aimerais que cette scène rayonne au-delà des frontières ».
Elle expose d’abord dans des bars et lieux alternatifs, puis dans des galeries. L’instabilité du métier reste un défi mais elle apprend à transformer les creux en temps d’expérimentation.
Inspirée par Bacon, Chagall ou Dalí, elle se dit « classique dans ses influences, mais avant-gardiste d’une autre époque ». Curieuse, elle s’ouvre à d’autres formes artistiques. Son ambition : transmettre une émotion.
« Je veux offrir un sentiment de plénitude par la couleur ».
Oriane est aujourd’hui représentée par la galerie d’art Reuter Bausch, une nouvelle étape dans un parcours en pleine affirmation.
Steven Cruz : la beauté brute

Angústia Silenciosa, Steven Cruz, 2023
Steven Cruz ne cherche pas à plaire. Il crée pour bousculer le spectateur et les structures sociales. Artiste visuel queer d’origine portugaise, né au Luxembourg, il puise dans ses expériences personnelles pour construire une œuvre politique, sensible et stratifiée.
Ses études à Lisbonne, Athènes puis Bruxelles ont nourri une vision riche en contrastes. « Vivre ailleurs m’a appris qu’on n’a pas besoin de tout comprendre. On vit, on fait des erreurs, on évolue, tout en restant ancré dans ses origines ».
Son langage visuel est fait de contradictions : une surface séduisante, presque kitsch, dissimule une douleur plus brute. L’art devient espace de mémoire, de deuil mais aussi d’empathie. « Les émotions fondamentales sont universelles. Ce qui compte, c’est notre capacité à les ressentir ».
Longtemps perfectionniste, Cruz intègre aujourd’hui erreurs et accidents dans sa pratique. Des fissures volontaires brisent les apparences lisses : « Je n’aime pas le minimalisme. Le monde est trop propre, trop uniforme. Je veux que mon travail soit vivant, texturé, imparfait ».
Ses sujets — communauté LGBTQIA+, immigration, trauma et féminité — interrogent les dominations avec délicatesse.
« Il ne s’agit pas de comprendre mais d’oser ressentir ».
En 2023, il cofonde La Concierge ASBL avec Liliana Francisco, un collectif militant pour une reconnaissance juste des artistes émergents. « Être artiste est un métier. La visibilité ne paie pas les factures ». Avec La Concierge ASBL, il agit : expos collectives, co-curation, accompagnement, plaidoyer. En 2024, il participe à YLA Vol. 3, un moment clé. En 2025, il présentera son plus grand projet aux Rotondes, co-organisera le Prix d’Art Robert Schuman à Metz et multipliera les collaborations.
Jil Lahr : le quotidien détourné

L’installation Things that found no space de Jil Lahr, 2022 ©Maik Graef
Jil Lahr, artiste luxembourgeoise basée à Hambourg, développe une œuvre ancrée dans la fiction, les codes de la consommation et une esthétique du doute. Elle navigue entre installation, peinture, sculpture et objets trouvés, toujours en quête d’un trouble fertile.
Son installation Inherent Vagueness, récemment présentée à la Konschthal dans le cadre du LEAP 2025, joue avec les langages du branding et du désir fabriqué. « C’est comme entrer dans une boutique factice : on sait que tout est faux mais on le veut quand même ». Elle voulait créer une expérience drôle, étrange et critique à la fois.
Pour elle, l’ambiguïté est une forme de liberté. « Le flou échappe au contrôle. Il reflète notre monde d’algorithmes, de signaux mixtes et de demi-vérités ». Ses matériaux, choisis de façon instinctive ou conceptuelle, deviennent des leurres, des preuves ou des blagues.
Avec l’artiste Valerie von Könemann, elle fonde SUPINICE, un collectif qui infiltre l’art dans le quotidien grâce à l’humour et des gestes accessibles. « Le jeu désarme. C’est là qu’on peut glisser la critique ». Elle est aussi membre du collectif Young Luxembourgish Artists (YLA), qu’elle décrit comme un terrain d’expérimentation généreux et audacieux, riche en échanges et en voix multiples.
Elle qualifie sa démarche de bricolage sacré : objets oubliés, rêves échoués, idées rejetées, revalorisées.
« Je veux que les gens repartent avec plus de questions que de réponses. Peut-être en riant. Comme après un tour de magie ».
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